Pages vues le mois dernier

samedi 17 janvier 2026

LE POINT. ENTRE LE D ET LE I, ou : Les Juifs ne créent ni leur Dieu, ni son Nom.

        Il s’agit bien de ce D.ieu, qui nous déconcerte tant, et de ce point entre le D et le I dont les approches, et a fortiori les interprétations, produites par le judaïsme, outre d’être nombreuses et fort complexes, sont si profondément raisonnées au sein de la Tradition et de la pensée dont elles émanent, que l’investigation que nous pourrions y mener ne tarderait pas à nous faire renoncer à en dégager une signification assurée. Rien d’étonnant au reste : car nous serions en interrogation de la spiritualité de l’infini, là où le monothéisme se reconnait en ce qu’il enseigne que ‘’pour chaque verser, il est sept lectures’’.

Ce qui se retrouve comme le point commun à tous les déchiffrages des appellations données à Dieu dans les Ecritures et les textes du judaïsme pour ne pas lui attribuer un Nom. Et qui s’accorde à l’intellection juive selon laquelle ‘’rien ne peut en définitive être dit de Dieu’’ [1].

 

« Le Nom » et tout est dit.

L’intimation qui nous vient ainsi des Ecritures peut donc s’entendre comme celle de ne pas donner de nom au Créateur – si ce n’est précisément, du côté du judaïsme et pour le respect le plus rigoureux de cette intimation, celui de « Le Nom ». Les délimitations du champ de cet interdit ont, de plus, toutes été assorties de l'interdiction de se servir d'un mot de substitution qui puisse se transformer en la figuration d'une idole ou en son équivalent.

L’ensemble du prescriptif qu’on a tenté ici de résumer constitue un énoncé qui fait corps avec le monothéisme, et qui est par conséquent à jamais inséparable de celui-ci (il se retrouve évidemment dans l’Islam). Pour les juifs, il se traduit par le fait que ceux-ci ont à leur disposition : D.ieu, L'Eternel et en fin de compte la suite des 72 noms qui forment les appellation, immensément complexes, validées dans la très longue durée du judaïsme, et dont la codification en hébreu ouvre un champ presque infini à l'exégèse, ainsi au demeurant que les modes de lecture qui s'y attachent [2]. De leur côté, les chrétiens ne se sont pas détachés de ce prescriptif : ils ont retenu le Père, tout employant Dieu (et mon Dieu) ; s'y ajoutent toutes les appellations appliquées à Jésus, spécialement celles de Le Messie et Le Sauveur ; plus celles qui peuvent en appeler à une tentative de clarification – ainsi face à l’opacité trinitaire, pour interroge, sans réponse possiblement unanime, le Fils de Dieu en sa cohérence avec le Fils de l'Homme. Seigneur, pouvant, lui, s'adresser au Père et au Fils.

Et dans l’inventaire auquel les substitutions visant l'invocation de Dieu peuvent donner lieu, l’impression susceptible de prévaloir ne serait-elle pas que, pour l'écrit, l'invention de D.ieu par le judaïsme apparait comme la solution la mieux accordée à l'intellection du monothéisme quand celui-ci doit se tourner vers la plus indépassable figuration du spirituel : les juifs ont trouvé un mot imprononçable, comme l'Etre qu'il évoque est inconnaissable. Pour l'oralité, pour la parole humaine, ils ont aussi privilégié ce qui renvoie à l’Inconnaissable, à ce qui gravite autour de Lui.

 

Les chrétiens et l’inconnaissable.

Pour ce qui est du christianisme, méditer sur ce D.ieu peut-il offrir le point de départ d’une rencontre et d’une révision spirituelles ? La réponse se risquera à se faire négative : la sécession chrétienne d’avec le judaïsme, aboutissement de la séparation progressive, au cours des premiers siècles de ‘’l'ère chrétienne’’, des christianismes primitifs et du judaïsme rabbinique, a distingué et confronté pour des millénaires deux religions dont la plus récente méconnaitra jusqu’à Vatican II sa filiation, du moins en ce que celle-ci avait de plus essentiel, avec la plus ancienne. De sorte qu’elle tiendra entre ses mains une transcription humaine de la Parole dont l’intellection sera privée des signifiants déposés dans les écrits juifs constitués au fil du temps, et, partant, dans toute l’étendue des référentiels sur lesquels le juif Jésus a construit et délivré son enseignement.

Comment ne pas en venir à penser que le christianisme, en délaissant ce champ de fouilles – inépuisable -, a comblé les vides de son appréhension en en se dotant de concepts étrangers au monothéisme originel, voire en s’ouvrant à des emprunts auprès des paganismes qui l’entouraient ? Tandis qu’avec l’institution précoce de son appareil ecclésial, il se reconstruisait un Temple et installait un ordre de prêtre dont le judaïsme s’était, lui, libéré à la chute de son propre temple.

Les chrétiens ne sont pas, pour autant, privés de tremplin pour se lancer dans une examen critique de l’armature théologique des christianismes. Et, avec une liberté égale à celle des non-croyants, dans une mise en examen, une à une, des interprétations, le plus souvent figées depuis les siècles les plus lointains, qui ont été le matériau de cette armature et des surabondantes édictions doctrinales que celle-ci a produite. Avec l’idée qu’en ce révisionnisme contestataire, l’élan de la pensée pouvait venir, comme dans le judaïsme, d’une échantillon de mots, assez impénétrables, ou au moins assez grandement complexes, pour remettre en mouvement ce qui n’aurait jamais dû être statufié ? Ou d’un mot unique, accordé à une manière d’intuition ou éclairé d’une franche lumière, auquel confronterait la relecture de ce qui nous est venu de l’enseignement de Jésus le nazaréen : n’est-ce pas privilégier le plus probable que de s’attendre à ce que, dans cette relecture, la confrontation se lie à l’affirmation révélatrice que Dieu est amour ?

 

« Dieu est amour », et de nouveau tout est dit ? 

Amour n'étant pas une propriété attribuée au divin, mais l'un des noms qui nous viennent presque naturellement quand notre esprit se tourne vers le Père. Et peut-être le seul dès lors que notre entendement en est venu à concevoir que ses questions ont à cheminer dans une subversion de l’acquis tel que celui-ci a été a gravé dans nos mémoires. Hors de cette subversion, Amour a déjà pour lui de s‘accorder avec l’interdiction de donner un nom à Dieu, ou de lui en attribuer un qui façonne une idole.

Aborder ce qui fait le fond de ce "Dieu est amour", c’est déjà croire pleinement que l’esprit n’entend pas cesser de venir au monde. Et s’il en faut un indice, ne se lit-il pas déjà – même pour qui est le moins porté à se référer à la pensée d'ecclésiastiques - dans ces phrases du théologien français, François Varillon sj : "Dieu n'est qu'amour. Il ne peut donc que ce que peut l'amour. Mais que peut l'amour ?".  Leur intelligence, sans doute parce qu'elle s'aventure aux abords du champ de l'hérésie - en ce qu'elle donne à concevoir que la Toute-puissance de Dieu rencontre une limite -, nous laisse aussi deviner une piste qui sinue vers le mystère du mal : une piste infime, mais qui a tout pour se tracer très profondément dans notre esprit.

Amour n'a-t-il pas en fait une autre signification que celle d’un synonyme, ou celle d'un équivalent ? Ne propose-t-il pas - dans un saisissement de ‘’la beauté du monde qui éclate mystérieusement’’ - un autre nom de D.ieu, et plus décisif que ne pourrait l'être L'Eternel ? Car il rend compte, non pas seulement de tous les infinis auxquels renvoie la référence à l'éternité, mais - et en totalité - de l'idée qui peut habiter et éclairer notre monde spirituel : l'amour est en D.ieu, il en est, vis à vis de nous, comme l'âme créatrice, et par là il contient en son entier le sens de l'œuvre de création.

La vraie perfection de l'Alliance ne résiderait-elle pas dès lors dans la promesse qui ne s'y énonce pas, mais que la Parole a commencé à faire entendre. Une promesse qui peut se projeter vers le jour où le Nom propre, donné pour ne pas être prononçable, le deviendrait et serait accessible à la compréhension : celle précisément que penser au mot Amour, c'est déchiffrer le tétragramme YHWH.

Aurions-nous un récit prophétique de ce déchiffrement, celui-ci ne ferait-il pas une place à l'instant où le buisson ardent se verrait rallumé pour œuvrer à cette intellection, et pour y éclairer rien moins qu’une nouvelle révélation : le créateur et la création ne se distinguent pas dans l'amour, et cela vaut pour toutes les acceptions de l'amour, pour toutes ses expressions et dans toutes ses dimensions. Et dans toutes les élévations où l'amour unit, corps et âme, deux créatures qui n'en feront plus qu'une - la vocation fusionnelle que génère et accomplit le couple pouvant, qui sait, proposer également une belle esquisse de la communion universelle espérée pour la fin des temps.

Ce qui se lirait comme la révélation ultime qui nous offrirait de comprendre que l'amour est l'alpha et l'oméga. Qu'ainsi il précède le commencement, et règne sans partage dès le jour où toute finitude de la vie qui l'a mis en doute est abolie. 

Didier Levy

 

NB : l’auteur de cet article, contrairement à ce que son patronyme conduit tout naturellement à penser, n’est pas juif – il n’est pas reconnu comme juif dans la plupart des courants du judaïsme parce que sa mère était catholique. De sa branche paternelle la plus proche, agnostique depuis au moins deux générations, aucune transmission du judaïsme ne lui est venue. Et d’autant moins, que pour ses parents qui avaient vécu les drames et été témoins des horreurs de l’Occupation, la prudence commandait que cet enfant, né peu après la Libération, ne soit pas identifié - hors son patronyme - par des traits de sa filiation juive. Tard dans sa vie, il s’est penché sur ses racines inconnues, et a commencé à entrevoir, appuyé par des éclaireurs de premier plan, quelques premiers abords des profondeurs immenses de la pensée juive.

[1] Citation qui renvoie à la théologie dite négative, approche qui insiste plus sur ce que Dieu n'est pas que sur ce que Dieu est.

[2] Un ‘’champ presque infini’ dont le point culminant, et inatteignable, se situe dans la confrontation, partagée par juifs et chrétiens, d’un insondable énoncé qui récuse toute interprétation jusqu’à la fin des temps : ''Je Serai celui qui Sera'' [celui que je serai]. Une récusation encore plus extrême résidant dans l'imprononçable YHVH : le nom révélé à Moïse au buisson ardent, et qui est ainsi un don de Dieu « car les Juifs ne créent ni leur Dieu, ni son Nom ».

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire