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dimanche 3 novembre 2019

LA JUSTICE EST SAISIE DES MANQUEMENTS DU MAIRE DE NEUILLY-SUR-SEINE A L’OBLIGATION QUI LUI EST FAITE DE RESPECTER LES LOIS QUI FONDENT LA LAÏCITÉ DE LA RÉPUBLIQUE.

Un signalement, en application des dispositions de l’article 40 du code de procédure pénale, de faits commis dans la ville de Neuilly-sur-Seine, département des Hauts-de-Seine, en violation de la législation en vigueur relative au caractère laïque de la République française.


Monsieur le Procureur de la République,

Par la présente lettre recommandée avec avis de réception, je porte à votre connaissance les faits suivants constitutifs de la violation susvisée :

- pour pas moins de 11 jours consécutifs, une place de la ville de Neuilly-sur-Seine vient d’être affectée à une manifestation cultuelle, au bénéfice de laquelle l’emprise concernée s’est trouvée de fait privatisée à des fins strictement confessionnelles.

- au motif de la fête de Soukkot, cet espace public a ainsi été quasi entièrement occupé par des constructions en bois dédiées à cette célébration religieuse et décorées comme telles, et plus particulièrement destinées à recevoir la figuration (Soukka) des Tentes auxquelles cette fête est dédiée.

- des constructions qui, de plus, ont rendu impossible la circulation des piétons au travers de la dite place, puisque, au milieu de celle-ci, les piétons se heurtaient à ces édifices dont l’implantation interdisait leur passage.

Il ressort de la situation ainsi créée : 

1 - que l’appropriation d'un site public pour des cérémonies et festivités confessionnelles est en contradiction flagrante avec la laïcité proclamée de la République, telle que cette laïcité est inscrite dans la Constitution et protégée par les lois qui l’organisent et la régissent.

Une contradiction notamment établie - pour les dispositions législatives qui, s’agissant du caractère laïque de la République, en forment l’arrière-plan historique le plus signifiant - par les articles 27, 28 et 29 de la loi du 9 décembre 1905 concernant la séparation des Eglises et de l'Etat.

L’article 28 disposant ainsi :

‘’ (qu’) il est interdit, à l'avenir, d'élever ou d'apposer aucun signe ou emblème religieux sur les monuments publics ou en quelque emplacement public que ce soit, à l'exception des édifices servant au culte, des terrains de sépulture dans les cimetières, des monuments funéraires, ainsi que des musées ou expositions ’’.

2 - que cette appropriation a été opérée sur autorisation du maire de Neuilly-sur-Seine. Une autorisation publiée sous la seule forme d’un avis affiché in situ.

Procéder sous la forme d’un simple avis, et non par la publication d’un arrêté municipal, incite fortement à penser que l’illégalité entachant cette autorisation était clairement perçue. Et qu’était prudemment tenu compte du peu de doute existant quant au fait que la juridiction administrative, saisie d’un tel arrêté, aurait annulé un acte aussi manifestement contraire au respect de la laïcité en lequel un maire a l’obligation de se tenir dans l’exercice de ses fonctions.

Sachant, en outre, que le maire de Neuilly-sur-Seine peut se voir reprocher d’avoir en l’espèce méconnu les fins assignées à la fonction de police municipale, telles que celles-ci sont définies par l’article L2212-2 du Code général des collectivités territoriales. En ce que les différents objets de la police municipale ont en commun de concourir à la prévention de « tous actes de nature à compromettre la tranquillité publique » - la confessionnalisation d’un emplacement public comportant assurément le risque d’un trouble public, ou constituant par nature ce même trouble.

3 - que l’avis susmentionné, signé du maire et informant le public de l’affectation cultuelle que recevait l’espace public concerné, indiquait, sous cette signature, que la dite autorisation était donnée  pour une fête de la « communauté juive ».

Une assertion au demeurant inexacte en ce que, factuellement, ce sont seulement certains juifs religieux qui, pour leur propre obédience – investie d’une personnalité spirituelle très spécifique - ont sollicité du maire de Neuilly-sur-Seine, et obtenu illégalement de ce dernier, l'implantation et l'édification de l’agencement religieux correspondant à "leur Souccah’’ sur le domaine public détourné à cette fin.

Pour leur part, et à ce qui s’est vu ou su , les autres affiliations spirituelles et de sensibilité culturelle auxquels se rattachent respectivement les juifs pratiquants de la Ville, ont organisé leurs célébrations liées à la fête de Soukkot, dressage et aménagement de la Souccah inclus, dans des lieux et espaces à caractère privatif destinés ou ajustés à cet usage - comme il se doit tout naturellement s'agissant de rites et de manifestations cultuelles.

Et, surtout, une assertion qu’invalide un démenti catégorique : il n'existe pas, il ne saurait exister, de "communauté juive’’ à Neuilly-sur-Seine - pas plus qu'ailleurs sur tout le territoire de la République française. Une récusation dont le principe est de portée constitutionnelle, et dont le pendant consacre une République « Une et Indivisible ».

Un principe qui s’enracine depuis la Révolution dans la conception française de la Nation. Une conception que la République a fait sienne et dont elle n’a jamais rien retiré.

Et qui a été formulée dès les débats de l’Assemblée Constituante de décembre 1789 : tous les individus, quelle que soit leur croyance, sont des citoyens égaux, mais rien ne doit faire écran entre les individus et la Nation - aucune ‘’nation particulière’’, et en particulier se référant à une appartenance religieuse, ne peut se constituer au sein de la ’’grande Nation’.’

L’énoncé de cette conception sans doute le plus clair a été, au reste, fourni par un très éminent rabbin : « En France, il n’y a qu’une communauté, la nation ».

4 - que la violation de la législation relative à la laïcité qui fait l’objet du présent signalement a connu en 2018 un précédent qui peut être considéré comme tout aussi grave et tout aussi exemplaire.

La même place de la ville de Neuilly-sur-Seine qui vient d’être réservée à une manifestation cultuelle a en effet vu son nom d'origine - "Place Beffroy" - être changé l'an dernier en celui de "Place Joseph Sitruk, Grand Rabbin de France". La proposition en ce sens du maire ayant été approuvée – sans vote - par le conseil municipal le 28 juin 2018 (postérieurement à l’inauguration de la place sous sa nouvelle dénomination, intervenue, elle, en date du 13 mai 2018[1]).

C’était bien là une première violation, et tout aussi flagrante, des dispositions précitées de l’article 28 de la loi du 9 décembre 1905.   

Les interpellations publiques faites alors en vain de ma part à son sujet – en direction des autorités publiques et des médias, ainsi entre autres que sur les réseaux numériques) ont notamment mis en avant ce rappel d’une notion républicaine tout à fait élémentaire : si tout justifie assurément qu'on attribue le nom de l'abbé Pierre à une rue ou autre voie ou emplacement publics, au regard de l'action sociale et humaine et des combats politiques correspondants que celui-ci a menés sa vie durant, en revanche, les principes et les règles qui entourent la séparation de l'Etat républicain d'avec les cultes, excluent qu'on puisse donner, par exemple, au parvis de Notre-Dame l'appellation de "Place du cardinal Lustiger".

Une position explicitée dans mon intervention auprès du préfet des Hauts-de-Seine, par LRAR du 20 juin 2018, qui outre la démonstration du manquement aux dispositions de l‘article 28  de la loi de 1905, faisait grief à la décision de donner à la place en cause le nom de Joseph Sitruk :

‘’ (…) eu égard au fait que celui-ci n’est cité dans cette distinction qu’au seul titre de ses mandats successifs de Grand Rabbin de France.

‘’Ce qu’expose, mot pour mot, la plaque à son nom apposée en l'ex-place Beffroy. Consacrant de la part de la mairie de Neuilly-sur-Seine une reconnaissance publique d’un mérite attaché à l’exercice de fonctions et de dignités strictement confessionnelles.

‘’Cette reconnaissance contredit manifestement l’intention de l’article 2 de la loi du 9 décembre 1905 qui a posé que « La République ne reconnaît, (…) aucun culte »’’.

Pour illustrer mon argumentaire d’un contre-exemple, je signalais aux autorités publiques deux dénominations substitutives qu’il serait convenable de retenir si l’on voulait que l’appellation de la ci-devant place Beffroy comportât une connotation de reconnaissance et d’hommage :

·       soit vis-à-vis de la citoyenneté des Français de confession, de culture ou d’origine juive,

·       soit quant aux persécutions ayant frappé ceux-ci et à l’aide qu’ils avaient alors reçue de leurs concitoyens,

> c'est-à-dire, respectivement, « PLACE DE L’ABBÉ GRÉGOIRE » et « PLACE DE L'HOMMAGE DE LA NATION AUX JUSTES DE FRANCE [2]».

5 – que l’atteinte portée à la laïcité qui se trouve constituée dans les deux décisions prises par le maire de Neuilly-sur-Seine et analysées ci-avant, voit sa gravité singulièrement accrue par le contexte de communautarisation confessionnelle qui particularise le périmètre de rues alentour de l’ex-place Beffroy, siège de chacun de ces manquements à la laïcité et de leur répétition à un peu plus d’un an d’intervalle. 

Une communautarisation que le même maire a laissé se développer, sinon soutenue, en donnant à penser qu’il la validait en tant que revendication religieuse identitaire. Un développement qui, au fil des ans, a impacté le quartier concerné de façon de plus en plus étendue et ostensible au point d’en modifier profondément la physionomie - par la concentration de plusieurs lieux de culte (à deux rues d’écart) ainsi que d’établissements scolaires pratiquant un confessionnalisme exclusif[3] et, en quelque sorte par voie de conséquence, de multiples commerces en lien direct avec la pratique cultuelle.

Un processus qui appelle les observations et mises en garde suivantes[4] :

> Il suffit, pour mesurer les risques afférents à l’exposition d’un phénomène de communautarisation - et spécialement si celle-ci se revendique de telle croyance ou observance - d'avoir interrogé les réactions des riverains et passants découvrant que la "Place Beffroy" était devenue la "Place Joseph Sitruk". Puis leur sentiment à la vue de cette même place réservée, plusieurs jours durant, à une célébration de juifs ‘’religieux’’.

> Les critiques entendues donnent à surprendre dans un grand nombre de cas (hors réactions foncièrement antisémites très isolées), une ‘’remontée’’ spontanée de préjugés, ordinairement inertes ou enfouis chez de braves gens, visant les juifs et se référant à leur emprise sur la société ou les considérant comme un corps étranger.

> En un moment où le débat public agite ses passions, dont les pires, sur le sujet du communautarisme religieux, et sur les questions connexes – dont celle de la neutralité confessionnelle dans l’espace public, convoquée à plus ou moins bon escient, ou clairement à contresens -, rien n’est assurément plus imprudent, sinon plus irresponsable, que de délibérer le choix de transgresser les règles sur lesquelles repose la laïcité.

Outre la commission d’actes arrêtés sur ce parti que leur illégalité voue à invalidation, cette transgression comporte la méconnaissance de ce que la laïcité, dans son principe, constitue le premier barrage aux revendications ou aux prétentions identitaires qui sont sourcées dans des séparatismes de référence confessionnaliste. Garantissant conjointement la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, elle dresse ce barrage en s’adossant à l’affirmation de l’égalité des droits et à la notion républicaine sur laquelle se définit la nation.

Le cas d’espèce qui s’est fait à jour dans la ville de Neuilly-sur-Seine confirme cette constante qui veut qui tout groupe qui est porté, ou poussé, à apparaître sociétalement distinctif par l’exposition d’un différencialisme sur lequel il se réunit et tend à s’identifier, se voit imputer un communautarisme séparatif. Tout spécialement si ce différencialisme est de nature cultuelle, et que cette nature soit de manifestation ostensible ou ostentatoire.

> Par là, la double violation perpétrée par le maire de Neuilly-sur-Seine à l’encontre de la législation qui consacre le caractère laïque de la République, revêt une dimension évidente de risque social : le risque de voir les composantes du judaïsme qui, dans la Ville,  bénéficient des complaisances que le dit maire leur dispense illégalement, être irrémédiablement tenues, et en cela suivant la terminologie utilisée par l’intéressé, pour une communauté tout à fait ‘’à part ‘’.

Et partant d’être l’objet, avec en toile de fond une résurgence de l’antisémitisme tel que celui-ci a été nourri au long des siècles, de réactions instinctives de rejet et de manifestations croissantes d’hostilité. Les unes et les autres pouvant devenir de plus en plus agressives et extrémisées dans leurs formulations – et s’agissant de ces formulations, voisines de celles qu’empruntent les théories et les discours poussant actuellement à l’exclusion des Français musulmans, ciblés pour cette qualité à travers la visibilité spécifique de leur croyance (dont, à l’instar de toutes les autres, la République s’est donné l’obligation constitutionnelle de veiller au respect).

Les complaisances susvisées du maire de Neuilly-sur-Seine possédant ce facteur très aggravant que l’encouragement à des pratiques cultuelles communautaires qu’elles activent s’adresse à des familles du judaïsme, ou à des sensibilités, qui ne s’intègrent pas dans la conception de la Nation que la République a fait sienne.

Se distinguant ainsi des juifs entrés dans la citoyenneté française en 1791, ou ayant rejoint celle-ci de la fin du XIX ème siècle aux premières décennies du XX ème - après avoir fui les pogroms et les persécutions sévissant respectivement de la Russie tsariste à l’Europe centrale et orientale, ou pour avoir espéré en son refuge contre l’hitlérisme -, qui dans leur diversité ont globalement adhéré, en matière civique et du point de vue d’une civilité républicaine, à une démarche assimilationniste.  

Pour toutes ces raisons, les manquements à la laïcité qui sont portés par mon signalement soulignent que leur auteur a voulu ignorer les conséquences potentielles qui s’y attachent : le concours apporté localement à l’affaiblissement du corpus républicain et, corrélativement, la probabilité, ou la perspective, de fracturations communautaristes et d’exclusions sociétales dans la ville dont il est le premier magistrat.

Quelles que soient les motivations de cette ignorance, il paraîtrait plus qu’inconséquent  de laisser le détenteur d’une autorité publique ajouter dans son ressort des différencialismes séparatifs, et par conséquent de prédictibilité conflictuelle, à ceux déjà issus des divers référentiels religieux ; et en premier lieur de ceux qui prétendent modeler et forger des identités collectives - qu’ils viennent d’un islam fondamentaliste ou d’un ségrégationnisme historicisé qui s’invente pour racines la  filiation de ses adeptes avec le baptême de Clovis … 

C’est sur ces considérations que peut se justifier un rappel à la loi de nature à dissuader le maire de Neuilly-sur-Seine de récidiver dans ses violations de la législation relative à la laïcité. Des violations dont j’ai tenu, monsieur le Procureur de la République, à vous informer des conditions dans lesquelles elles ont été commises, ainsi que des effets qu’elles sont tout à fait susceptibles de produire.

Des effets à ce point dommageables à la tranquillité publique – dans les acceptions les plus signifiantes de notion -, qu’ils appellent à mon sens l’attention du ministère public au titre de la mission générale dont celui-ci est chargé de défendre les intérêts de la collectivité nationale.

Au vu des mêmes effets, il me semblerait profitable - et d’abord vis-à-vis des riverains et des passants dont j’ai parlé ci-avant -, que ce rappel à la loi soit affiché pendant une durée suffisante, à la charge et sous la responsabilité de la municipalité de Neuilly-sur-Seine, sur le lieu même où les dispositions illégales prises par le maire de Neuilly-sur-Seine ont été publiquement exposées.

Je joins à ce courrier le texte intégral de l’interpellation publique dont j’ai tout récemment pris l’initiative sur le sujet de mon signalement, tant en direction de concitoyens dont je connaissais l’attachement aux principes républicains et au respect de la loi, que sur les réseaux numériques. Le maire de Neuilly-sur-Seine en étant destinataire en copie.

Cette interpellation se compose d’une « LETTRE OUVERTE À M. LE MAIRE DE NEUILLY SUR SEINE », sous-titrée « EN FRANCE, IL N’Y A  QU’UNE COMMUNAUTÉ, LA NATION », et, dans un format plus resserré, d’une « ADRESSE au (…) maire de Neuilly-sur-Seine, au nom du refus du communautarisme et de la défense de la laïcité ».

Je donne également le ‘’lien’’ qui donne accès à ce texte en sa forme de pétition que je lui par ailleurs donnée. Sous cette forme, figure une vue photographique qui rend exactement compte de l'impact in situ du manquement du maire de Neuilly-sur-Seine à l’obligation de respecter la laïcité de l’espace public :



Je vous suis par avance obligé de l’attention et de la suite que vous pourrez réserver à la présente lettre porteuse de mon signalement à votre intention, et je vous prie de recevoir, monsieur le Procureur de la République, l’expression de mes salutations très respectueuses.


Didier Lévy


Copie : monsieur le maire de Neuilly-sur-Seine


P.J. :
- LETTRE OUVERTE À M. LE MAIRE DE NEUILLY SUR SEINE
- ADRESSE au  maire de Neuilly-sur-Seine





[1] Une inauguration effectuée dans des conditions rendant encore plus insigne l’atteinte qui était portée à la laïcité, puisqu’elle s'est déroulée en présence d'une ministre de la République en exercice accompagnée du préfet des Hauts-de-Seine.
[2] Cf. le texte de l’inscription inaugurée dans la crypte du Panthéon, le 18 janvier 2007, par Jacques Chirac, Président de la République, et Simone Veil, présidente de la Fondation pour la Mémoire de la Shoah.
[3] Lieu de culte et écoles présentement fermés pour des travaux de reconstruction qui sont engagés depuis ces derniers mois.
[4] Sans insister sur le constat d’une discrimination qui s’y ajoute : en renvoyant aux réactions qui se feraient jour si l’exposition communautaire ici décrite était le fait de Français musulmans - hypothèse qui, à l'identique, se désignerait comme radicalement contraire à la conception républicaine de la nation.

vendredi 27 septembre 2019

LE MINISTÈRE DE LA RÉSURRECTION ET DE LA PRÉSENCE : LA TENDRESSE DES FEMMES ET LE SÉMINAIRE (III).


  ‘’VOUS N'AUREZ PAS DE TENDRESSE AVEC DES FEMMES’’     


¤ Chapitre 3 : 


        À la femme est revenu le sacrement
dont procèdent tous les autres. 
  
Un autre parcours de subversion est ouvert, le plus essentiel, mais infiniment plus obscur. Parce que l’interrogatoire se tourne vers une Toute(s)-Puissance(s),  vers un Elohim qui n’a rien dit d’autre sur Lui-même que son « Je suis celui qui suis »[1] ; et qui, comme si cela ne suffisait pas, a posé au départ le contre-sens paradoxal du monothéisme : « Je forme la lumière, et je crée les ténèbres, je réalise la paix et je crée le malheur ; Moi, l’Éternel, je fais toutes ces choses ».

Et parce que, de surcroît, le contradictoire a lieu avec l’intraduisible de l’hébreu, avec la déperdition théologique qui tronque sa translation linguistique, avec l’encodage qui nantit chaque verset biblique de sept lectures. En sorte que toute épiphanie d’un sens laisse présumer un don préalable par l’Esprit de la parcelle d’intuition appropriée. 

Un labyrinthe donc, mais où, somme toute, venant de la critique historique et méthodologique des textes et des sources[2], ou émanées de la déconstruction-reconstruction qui construit le parcours sans limites de l’exercice midrashique, des lueurs nous éclairent cet infime retranchement de l’impénétrable et de l’inconnaissable qui nous est accessible avant que les temps soient accomplis et que ‘’tout soit arrivé’’.

… le féminin au service de l’œuvre de D.ieu

Des lueurs derrière lesquelles, si l’on y scrute les signifiants qui rapportent le masculin et le féminin au service de l’œuvre de D.ieu, en les cherchant dans les combinaisons du narratif, des analogies et des allégories, ou dans un iota ou un seul trait de lettre, ou dans ce que le rabbi écrit avec le doigt sur le sol, la grâce d’intuition pourrait nous souffler que la thématique qu’on questionne n’est plus celle de l’égalité, mais de la prééminence de la femme.

La prééminence – dans une déclinaison symbolique - de Sarah et des Myriam-Marie qui viennent successivement sur le devant de la scène des Ecritures. Abraham et Moïse ouvrent certes la route des peuples de l’Alliance, mais de ces cheminements, les figures des femmes de la Bible sont le portail et le Portique.

Sarah qui se croit stérile et (ou) qui malgré son grand âge[3] donne naissance à Isaac, inaugure la lignée « de la stérile (qui) accouche sept fois[4] ». Une lignée de métaphores emboitées ou répétées en abyme à travers lesquelles l’humanité entrevoit et partage le libre parcours du Créateur.

 Et où l’Alliance pressent qu’elle est appelée à féconder l’incroyable. A l’autre bout de la chaîne, la promesse de cette fécondation des impensables se reporte sur la silhouette de la jeune femme de Nazareth, dessinée comme enceinte bien qu’elle ne connaisse pas d'homme.

Les Myriam-Marie bibliques, personnifications itératives de la communauté d’Israël[5], et en même temps investies chacune, fût-ce quand elles se fondent au fil des Écritures dans un personnage unique (féminin ou masculin), du rôle singulier qu’elles ont à projeter – ici, la sœur de Moïse et d’Aaron, là encore, entre tant d’autres, la sœur de Marthe et de Lazare -, construisent la lignée suivante qui mène à l’Incarnation.

Ce deuxième mouvement de l’Alliance qui, comme le premier, se finit et se pose sur Marie, fille d’Israël. Par qui cet Israël porte en ses flancs le Messie qui lui a été annoncé. En qui la jeune fille se fait « mère de l'Homme » en accouchant de l’incarnation humaine du Verbe.

Avec Marie de Magdala, la déclinaison franchit son troisième pas, et la hauteur du Portique atteint sa dernière élévation – s’exhausse à l’incommensurable. En ce que par l’amie ou la compagne[6] du Rabbi Jésus, et entre les seules mains de cette femme, la Résurrection se fait corps.

Des mains qui attestent, en une probation unique, de l’Intégralité, c'est-à-dire de la plénitude de la victoire sur la mort : les autres ‘’apparitions’’ ensuite mises en scène ne seront transcrites qu’en forme de prodiges – le Ressuscité y traverse les portes ou les murs, n’y est reconnu qu’après avoir disparu aussi soudainement qu’il est venu, s’y élève dans les nuées[7] ...

Cette résurrection du corps, celle qui fait sens en regard de l’Incarnation, est signifiée par l’intimation du « Ne me touche pas », du « Cesse de me toucher » : c’est le corps d’un homme, et le corps de l’homme bien aimé, avec lequel il est enjoint à la femme de  Migdal de ne pas avoir de contact. Par le rappel de l’état d’indisponibilité du Nidah[8] et des distances corporelles qui s’y rattachent.

La scénographie de cette probation s’ordonne sur les signes d’un événement inouï. En commençant par suspendre la séquence de la Rencontre devant le tombeau vide le temps que les personnages se mettent en place : il faut que Marie soit censée ne pas savoir qui est là pour que la résurrection s’annonce de la bouche même de Celui qui l’interpelle.

Une mise en scène qui installe Marie – importe peu que dans l’ultime épiphanie messianique, elle soit l’épouse, la disciple préférée, ou la mère de Jésus, «la Magnifiée»[9], - dans la symétrie des présences et des visibilités et, partant, dans la relation gnostique qui avait été refusée à Moïse quand l’Eternel lui signifia :

« Quand ma gloire passera, je te mettrai dans un creux du rocher, et je te couvrirai de ma main jusqu'à ce que j'aie passé. Et lorsque je retournerai ma main, tu me verras par derrière, mais ma face ne pourra pas être vue.[10].

A Marie à présent de conjuguer le verbe retourner. A elle, et à elle seule, il est procuré, au passage de la gloire, le privilège de se retourner – l’évangile-Jean rapporte que par deux fois elle s’est retournée, mais la répétition est posée en sorte que le second mouvement confisque toute la valeur du geste signifié : la répétition emporte une appropriation absolue de ce geste parce que le second ‘’retournement’’[11] ne survient, lui, qu’après que le Ressuscité s’est fait connaître ; que lorsque, devant le creux du tombeau, la scène écrite et dialoguée pour le rebond de l’Alliance est prête à être interprétée.

Rebond et dépassement, car ce n’est plus l’Eternel, en sa ‘’colonne du nuées’’, qui dans la tente d’assignation, parle à Moïse face à face comme on parle à un ami, mais à un ami dont les yeux ne verront pas : en trois répliques, tout est accompli, et Marie de Magdala, la Marie du tombeau vide, et le Verbe incarné revenu du séjour de la mort sont charnellement l'un en face de l'autre. Là où Moïse avait reçu la promesse de voir la bonté et d’entendre le Nom, et entrevu la grâce et la miséricorde, ce l'un en face de l'autre magnifie les corps dans la lumière, exposée et partagée, de la résurrection et de la vie. 

… l’incarnation prend fin.

De même que la Genèse clôt son œuvre sur la création sexuellement dissociative de la femme et de l’homme, tirés de la vie et du sommeil profond de l’ADAM et placés l’un en face de l'autre, de même l’Incarnation prend fin, au sortir du jour d'abstention du Chabbat et du sommeil où D.ieu ‘’passe toujours en sa puissance’’, dès qu’ont été prononcées les quatre phrases qui accomplissent l’apparition du Ressuscité devant Marie, l’un en face de l'autre. Par les mots d’une nouvelle annonciation qui, le temps où ils devaient être dits, retiennent cette réapparition corporelle, diffèrent son évanouissement. 

Tout est écrit de ce qui avait à l’être. Dans les gestes qui étaient prédestinés à révéler, à exalter et à enseigner la victoire de la vie ; dans le toucher de ces traits de doigts sur celui qui en suspend la caresse pour accomplir la Loi et ressourcer l’espérance. Dans les paroles où le Fils de l’homme prévient que le Verbe, remontant à sa place du commencement, retourne en-Dieu, et que va cesser le temps de l’Incarnation, celui du corps effleurable, câlinable et enlaçable.

Dans celles intimant à Marie de s’en retourner à sa mission – pourquoi lui demander de se porter témoin, alors que tel aurait été spontanément son mouvement de l’âme, si ce n’est pour confier aux femmes le ministère de la résurrection et de la présence ?

Pour leur confier suivant le dessein pour lequel, ce matin là, l’élue parmi toutes les Marie, choisie comme première messagère, presse le pas. Avant de recevoir l’investiture de la dissemblance : les deux apôtres – dont le disciple préféré -, sont entrés dans le tombeau, l’ont vu vide du cadavre qui y avait reposé, ont cru sur ce qu’ils avaient vu, compris sur la foi des indices, et ils sont ensuite retournés chez eux ; mais la femme, toute à sa prière des larmes[12], demeure devant ‘’la pierre enlevée de l'entrée du tombeau’’, en attente que l’obscurité se dissipe entièrement – et parce qu’elle est penchée sur le tombeau et qu’elle y guette un signe des anges, sa prière est aussi celle de la confiance aux aguets, déconcertée et indécise, celle du questionnement de l’alliance à venir.

À cette femme, ce n’est pas une réponse qui échoit en retour, mais sa consécration au nouveau temple[13]. Une consécration qui la transporte dans le lieu le plus saint : car c’est en ce que Marie reconnaît le Corps vivant, non par une perception mais par une réappropriation de ce corps, que l’Esprit est présent à la rencontre qui scelle la résurrection. Et c’est en ce que cette réappropriation est charnelle comme la victoire sur la mort, qu’elle surplombe à jamais tout ce qui avait été voué à s’ordonner au plus sacré des sanctuaires ; qu’elle efface toutes les prérogatives des pontifes dans les sacerdoces d'Israël.

La glorification du Ressuscité se devait d’être éblouissante : elle le devient quand l’identification se fait illumination, à cet instant où les attachements humains qui œuvrent au dévoilement jaillissent du «Marie ! » et de sa réponse en hébreu : «Rabbouni !».

En trois versets, le sacrement de la résurrection et de la vie est célébré par les deux officiants, homme et femme, et il l’est dans le partage d’amour qui baigne cette célébration.  Un amour en communion qui ne se dissocie pas en acceptions multiples, mais qui est d’essence unique comme l’est la transcendance. Tout en sollicitant l’emploi de son équivalent, le renvoi à la notion qui est son double : celle qui convoque ce dont, précisément, aucune créature ne devrait jamais être séparée, ne saurait en aucun cas être privée, et qui porte un très beau nom : la tendresse.

Didier Lévy – 25 septembre 2019



[1] « Je serai Qui Je serai » : bible André Chouraqui (1990).
[2] Dont les modes sont tracés, à partir du versant juif de l’interprétation de l’Écriture, dès le Traité théologico-politique de Spinoza. L’hébreu-grec de Jean échappe-t-il à la déperdition ci-avant visée?
[3] Qui la fait au surplus ‘’rire’’ à la supposition d’avoir ‘’encore des désirs’’ : où Genèse 18 se montre exempte de pudibonderie …
[4] La Genèse se fait répétitive : à son tour, Isaac implora l'Éternel pour sa femme, car elle était stérile, et (…) Rebecca devint enceinte … de jumeaux (l'Éternel lui explique : « Deux nations sont dans ton ventre. Deux peuples différents sortiront de tes entrailles »).
[5] Cf. le très brillant essai midrashique de Sandrick Le Maguer « PORTRAIT D’ISRAEL EN JEUNE FILLE – GENÈSE DE MARIE » – Gallimard, collection L’INFINI (2008).
[6] Sans, ici, d’autre forme de départage que de se demander si en Terre promise, et aux temps que nous regardons comme messianiques, de hommes juifs ordinaires auraient pu ne pas être mariés ? Le rabbi Jésus, trentenaire, les apôtres, et tous autres disciples des deux sexes, auraient-ils pu participer d’une agrégation au peuple juif, et au corpus hébraïque, sans avoir contracté mariage et fondé une famille ?
[7] La part étant faite des signes surajoutés de corporéité qui seront appelées ‘’pour les besoins de la cause’’ dans les controverses théologiques les plus immédiates ou des tout premiers siècles.
[8] L’interprétation de l’état de Nidah la plus signifiante - parce qu’elle ne renvoie en rien à une notion physique d’impureté, de salissure ou de souillure - est issue de la philosophie hassidique. Qui lit notamment (et sur le même mode d’ailleurs que pour le cycle du Chabbat) dans le cycle menstruel une ascension - vers le plus haut niveau de sainteté, i.e. le processus de création que la femme a le pouvoir de mettre en œuvre ; puis une descente, lorsque, à son point culminant, ce potentiel de sainteté ne s’est pas concrétisé dans son corps et que la sainteté se retire. Mais cette descente dans le statut de Nidah a pour finalité une ascension à un degré plus élevé, à travers le départ d’un nouveau cycle.
[9] Thierry Murcia, ‘’Marie appelée la Magdaléenne. Entre Traditions et Histoire. Ier - VIIIe siècle’’, Presses universitaires de Provence, Collection Héritage méditerranéen, Aix-en-Provence, 2017.
[10] Exode 33 : 20 – 23.
[11] Le texte n’éprouve pas le besoin de mentionner cet autre retournement, intermédiaire, qui était nécessaire pour réorienter Marie ‘’dans le mauvais sens’’ : le premier « elle se retourna » souligne ainsi encore davantage qu’il ne s’y attache aucun sens – qu’il ne pèse en rien en regard du « S’étant retournée » qui le suit. 
[12] Larmes dont, en quelques lignes, il est fait quatre occurrences dans Jean, chapitre 20 - quatre comme les phrases qui accompagnent la reconnaissance du Ressuscité. Il n’en est plus d’autre une fois engagé le dialogue de la résurrection.
[13] Une consécration dont la confirmation, ou la redondance, conclut l’épisode de la Rencontre au tombeau. Quand Marie, effectuant le premier pas dans son ministère de la résurrection, s’en va (…) annoncer aux disciples : « J’ai vu le Seigneur ! », et leur raconte ce qu’il lui avait (été) dit par le Ressuscité.



L’IMPURETÉ DU FÉMININ : LA TENDRESSE DES FEMMES ET LE SÉMINAIRE (II).


‘’VOUS N'AUREZ PAS DE TENDRESSE AVEC DES FEMMES’’         

  
¤ Chapitre 2 : 

L’IMPURETÉ DU FÉMININ.

… ce qu’elle tire des  structures mentales les plus primitives …

Le féminin est ceinturé par des reproductions tournant en boucle sur les notions de pureté et d’impureté – celles-là mêmes qui, immémorialement, ont dans le genre humain activé plus qu’aucunes autres tous les types de persécutions et toutes les combinaisons du génocide ; et qui, à l’encontre des femmes et se sont sans doute calées le plus compulsivement sur la place assignée au sang : un référentiel bivalent qui, du plus lointain, a emmuré le féminin entre sang hyménal - la figuration de la proie blessée qui promet au prédateur une possession dont il va se nourrir et se délecter -, et sang menstruel – quelque chose comme la vision par le même chasseur de son propre sang, dont l’écoulement le renvoie aussitôt à la peur ou au pressentiment de sa mort.

Un ordre masculin et célibataire pouvait-il ne pas trouver en lui-même, âge après âge, toutes les ressources de foncier névrotique pour y puiser de quoi fabriquer et surcharger son imagerie de l’impureté du féminin ?

Une imagerie qui ne s’arrête pas à dépeindre cet impur, mais qui n’a cessé d’être augmentée de lourdes touches empruntées au registre du dégoût. Dans la répulsion attachée au sexe, dont les autres obédiences chrétiennes se sont soit nettement, soit plus ou moins détachées, ce qui s’entend dans l’Eglise romaine au sujet de celui des femmes suggère les caractères d’une espèce de nausée.

Et n’en finit pas de s’accorder – en attache avec l’anathème jeté pendant des siècles contre le plaisir, fût-ce entre époux – avec la célébration obsessionnelle de ‘’l’intégrité préservée’’ de Marie, appendice d’un culte patriarcal et quasi pathologique de la virginité. 

… Tant que durera la répudiation du féminin

La puissance de la stigmatisation du féminin qui est produite par des figurations mentales aussi primitivement coercitives, exclut-elle que puisse survenir au sein des cléricatures un processus de -possession – comme un mélange d’exorcisme et de psychanalyse - des pesanteurs et de l’emprise de l’ancestral ?

Là où la réponse est infiniment plus certaine, c’est sur le fait que cette -possession, en ce qu’elle libérerait la voie des reconnaissances et des élévations attendues par toutes les vocations et dignités des femmes, porterait un coup décisif à la base du cléricalisme : à terme, et à l’instar de toute caste dont les démarcations sont démantelées, aucun clergé, ou aucun ‘’en tenant lieu’’, ne résisterait, dans son architecture ni dans son discours, à l’ébranlement qui est contenu dans l’affirmation d’une indifférenciation égalitaire entre les filles et les fils de la création.

Et, plus spécialement pour la cléricature catholique, dans celle, conjointement subversive, de la splendeur de la chair – une chair glorifiée par la promesse de sa résurrection, mais invariablement flétrie dans sa réduction à un sujet de souillure ; et une chair dont, a minima, la grandeur se trouvait si mal rendue et servie lorsque Benoît XVI, empruntant autant à la pudibonderie qu’il s’ajustait sur une suspicion immuable envers elle, n’y scrutait que « les actes réservés aux époux » …

Mais considérer que le cléricalisme, quels que soient par ailleurs la multiplicité de ses piliers et de ses formes, ne déclinera pas tant que dureront la répudiation du féminin et, en tout cas pour son versant catholique, le déni de l’éminence de la chair, revient à interroger le temps long que requiert la récusation de phobies collectivement indurées.

Pour l’Eglise romaine, l’éloignement de cette récusation se mesurerait à la seule lecture d’un reportage sur un séminaire du diocèse de Toulouse publié dans une encore récente livraison de Marianne (n° 1160 du 7 au 13 juin 2019). On y apprend que la formation des futurs clercs intègre une préparation à l'abstinence, confiée dans ce séminaire à une sexologue. La pédagogie dispensée à ce titre aux "apprentis curés"[1] se préface du constat : « Vous n'aurez pas de tendresse avec des femmes ». Suivent aperçus et recettes sur la gestion des pulsions sexuelles, des rêves érotiques et des fantasmes - considérations à l'appui sur les érections matutinales et sur la masturbation occasionnelle.

Le lecteur s’arrête, lui, à l’énoncé de cette préface et l’interpelle : au nom de quoi cette privation de la tendresse ? Incluse celle infligée aux compagnes ou aux compagnons qui auraient reçu cette tendresse-là des hommes à qui il est ainsi interdit de la prodiguer. Y aurait-il un sens à ce que l’amputation imposée de la sorte à toutes celles et à tous ceux à qui la tendresse, dans son singulier et ses pluriels, était promise, fût la condition mise -  et mise par une clause perpétuelle - pour que des clercs consacrés puissent administrer les signes ou les symboles de l'amour du Créateur pour ses créatures ?

Une interpellation qui, pour le même lecteur, se conclut en même temps qu’elle se formule : qu'on puisse en ce siècle continuer à fabriquer une caste sacerdotale masculine et abstinente, n'a sans doute, de la part de l'institution romaine, pas de quoi surprendre, mais laisse en soi tétanisé.

… et de ce qui a été pétrifié
versus les réverbérations de la lettre.

Si, à l’échelle du temps humain, le corps clérical romain se fixe sur des figurations mentales qui apparaissent inentamables, si, comme il en va pour tout clergé, il est vain de compter sur l’usure naturelle de son référentiel normatif, la critique qui argumente contre lui, sans rien distancer dans ce qui la rend réfractaire à une combinaison de vues et de dits régressifs, ne doit-elle pas placer sa priorité dans l’objection exégétique et la contre-interprétation du signifié ? Visant à accélérer l’érosion du Magistère sous un flux d’intellections antithétiques aux irrecevables des doctrines à tenir sur la foi ou les mœurs. 

… une création sexuée et en cela bénie …

Le champ de cette contradiction s’ouvre sur ce qui a fait la disjonction chrétienne d’avec une intelligence hébraïque de l’aboutissement du créé : l’insertion humaine dans une création sexuée et bénie en tant que telle. Une disjonction, ou une désappropriation, qui s’est voulue sourde au reproche que le Créateur s’est fait à lui-même face à son ADAM, à ce prototype qu’il vient de tirer de la glaise ; i.e. sourde à l’arrêt que D.ieu a prononcé contre la solitude bisexuée (ou androgyne) du premier humain : Il n'est pas bon que l'homme [l’humain] soit seul. 

Certes « D.ieu créa Adam à Son image, à l'image de D.ieu Il le créa, mâle et femelle Il les créa » [2], mais la retouche est presque immédiate : Genèse 2, faisant retour au sixième jour, se centre sur la création dissociative de la femme, sexuellement différenciée et ‘’tirée’’ de la vie d’Adam[3]. Il ne s’agit plus seulement de l’apparition de l’humain mais de la création de l’humanité.

… l'homme et la femme l'un en face de l'autre.

Cette différenciation suit le défilé des animaux devant Adam. Or, il est une exégèse rabbinique qui donne à lire que D.ieu a alors montré à Adam les animaux en train de s’accoupler. Une exposition de la sexualité du monde animal qu’on se représente d’abord comme composée à la gloire du créateur du nouvel univers et en gratitude envers lui. Mais l’intelligence de cette fresque renvoie aussitôt au scrupule que ce créateur s’est formé, et jusqu’à une anticipation de sa part à l’endroit de la touche finale de son œuvre : ne s’agit-il pas de faire en sorte que l’Adam participe à celle-ci, et que le détour par ce cortège amoureux du monde animal vienne à cette fin lui découvrir son absence de compagne.

C’est de ‘’l’autocritique’’ du Créateur que prend fin la solitude d'ADAM, celle qui procède de son double visage de mâle et femelle : D.ieu va mettre l'homme et la femme l'un en face de l'autre. Répondant à la déception d’Adam devant la manière de faire d’une sexualité animale où l’on ne se regarde pas.

Ce l'un en face de l'autre n’a pas cessé de cheminer entre des interprétations surabondantes. Sans que peut-être se fasse jour un sens plus investi d’une jubilation de beauté que celui qu’Armand Abécassis a ainsi restitué[4] :

« pour savoir réellement ce que signifie l’exaltation du face à face avec Dieu, il faut avoir vécu auparavant la plénitude offerte par la relation d’amour entre l’homme et la femme… »[5].

Formidable démenti qui infirme le célibat imposé, la disgrâce de la chair en souillure et la dégradation du féminin dans l’impur. Et qui requérant en nullité des déchéances et des flétrissures qui ont ignoré cette corrélation de la plénitude et de l’exultation, s’immobilise et se pétrifie parmi toutes celles-ci sur un “Inter faeces et urinam nascimur” qui, projeté par dessus ses interprétations plurielles, recouvre le pire blasphème, ou le seul véritable, qui a jamais été proféré à l’adresse du Créateur.

Didier Lévy – septembre 2019


>  Dernier chapitre :
LE MINISTÈRE DE LA RÉSURRECTION ET DE LA PRÉSENCE -
À la femme est revenu le sacrement dont procèdent tous les autres.



[1] Titre de l'article de Marianne, dont le ton est néanmoins fait d’une neutralité plutôt bienveillante.
[2] La Torah au reste en avertira : ADAM ne se traduit pas par "homme", mais par "l'homme et la femme".
[3] ‘’Cote’’ ou ‘’côté’’ suggérant des jeux de sens inter linguistiques, ou convoquant des polysémies. ‘’Vie’’ renvoie, elle, à celle qui a été insufflée par D.ieu dans les narines d’Adam. Autres significations, inépuisables, les ‘’traductions’’ par ‘’sang’’, pénis, sacrum … S’y additionnent des interprétations multiplement fondées : gématrie, kabbale, ou encore mises en rapport avec notre connaissance de l’ADN.
[4] In « ET DIEU CREA EVE » de Josy Eisenberg et Armand Abécassis, Col. A Bible Ouverte II, chez Albin Michel (1979).
[5] L’auteur ajoutant « Dieu ne veut pas seulement que j’aie besoin de la femme comme d’une nourriture, mais que je la désire, c’est à dire que je me prépare à la rencontrer non pas comme un complément mais comme autre, et l’autre par excellence (…) ».