Il s’agit bien de ce D.ieu, qui nous déconcerte tant, et de ce point entre le D et le I dont les approches, et a fortiori les interprétations, produites par le judaïsme, outre d’être nombreuses et fort complexes, sont si profondément raisonnées au sein de la Tradition et de la pensée dont elles émanent, que l’investigation que nous pourrions y mener ne tarderait pas à nous faire renoncer à en dégager une signification assurée. Rien d’étonnant au reste : car nous serions en interrogation de la spiritualité de l’infini, là où le monothéisme se reconnait en ce qu’il enseigne que ‘’pour chaque verser, il est sept lectures’’.
Ce qui se retrouve comme le point commun à tous les
déchiffrages des appellations données à Dieu dans les Ecritures et les textes
du judaïsme pour ne pas lui attribuer un Nom. Et qui s’accorde à l’intellection
juive selon laquelle ‘’rien ne peut en définitive être dit de Dieu’’ [1].
« Le Nom » et
tout est dit.
L’intimation qui nous vient ainsi des Ecritures peut donc s’entendre
comme celle de ne pas donner de nom au Créateur – si ce n’est précisément, du
côté du judaïsme et pour le respect le plus rigoureux de cette intimation,
celui de « Le Nom ». Les délimitations du
champ de cet interdit ont, de plus, toutes été assorties de l'interdiction de
se servir d'un mot de substitution qui puisse se transformer en la figuration
d'une idole ou en son équivalent.
L’ensemble du prescriptif qu’on a
tenté ici de résumer constitue un énoncé qui fait corps avec le monothéisme, et
qui est par conséquent à jamais inséparable de celui-ci (il se retrouve
évidemment dans l’Islam). Pour les juifs, il se traduit par le fait que ceux-ci
ont à leur disposition : D.ieu, L'Eternel et en fin de compte la
suite des 72 noms qui forment les appellation, immensément complexes, validées
dans la très longue durée du judaïsme, et dont la codification en hébreu ouvre
un champ presque infini à l'exégèse, ainsi au demeurant que les modes de
lecture qui s'y attachent [2].
De leur côté, les chrétiens ne se sont pas détachés de ce prescriptif : ils ont
retenu le Père, tout employant Dieu (et mon Dieu) ; s'y
ajoutent toutes les appellations appliquées à Jésus, spécialement celles de Le
Messie et Le Sauveur ; plus celles qui peuvent en appeler à une
tentative de clarification – ainsi face à l’opacité trinitaire, pour interroge,
sans réponse possiblement unanime, le Fils de Dieu en sa cohérence avec
le Fils de l'Homme. Seigneur, pouvant, lui, s'adresser au Père et
au Fils.
Et dans l’inventaire auquel les substitutions visant l'invocation
de Dieu peuvent donner lieu, l’impression susceptible de prévaloir ne serait-elle
pas que, pour l'écrit, l'invention de D.ieu par le judaïsme apparait
comme la solution la mieux accordée à l'intellection du monothéisme quand celui-ci
doit se tourner vers la plus indépassable figuration du spirituel : les
juifs ont trouvé un mot imprononçable, comme l'Etre qu'il évoque est
inconnaissable. Pour l'oralité, pour la parole humaine, ils ont aussi privilégié
ce qui renvoie à l’Inconnaissable, à ce qui gravite autour de Lui.
Les chrétiens et
l’inconnaissable.
Pour ce qui est du christianisme, méditer
sur ce D.ieu peut-il offrir le point de départ d’une rencontre et
d’une révision spirituelles ? La réponse se risquera à se faire
négative : la sécession chrétienne d’avec le judaïsme, aboutissement de la
séparation progressive, au cours des premiers siècles de ‘’l'ère chrétienne’’, des
christianismes primitifs et du judaïsme rabbinique, a distingué et confronté
pour des millénaires deux religions dont la plus récente méconnaitra jusqu’à
Vatican II sa filiation, du moins en ce que celle-ci avait de plus essentiel,
avec la plus ancienne. De sorte qu’elle tiendra entre ses mains une transcription
humaine de la Parole dont l’intellection sera privée des signifiants déposés
dans les écrits juifs constitués au fil du temps, et, partant, dans toute
l’étendue des référentiels sur lesquels le juif Jésus a construit et délivré
son enseignement.
Comment ne pas en venir à penser que le christianisme, en
délaissant ce champ de fouilles – inépuisable -, a comblé les vides de son
appréhension en en se dotant de concepts étrangers au monothéisme originel, voire
en s’ouvrant à des emprunts auprès des paganismes qui l’entouraient ?
Tandis qu’avec l’institution précoce de son appareil ecclésial, il se
reconstruisait un Temple et installait un ordre de prêtre dont le judaïsme
s’était, lui, libéré à la chute de son propre temple.
Les chrétiens ne sont pas, pour autant, privés de tremplin
pour se lancer dans une examen critique de l’armature théologique des
christianismes. Et, avec une liberté égale à
celle des non-croyants, dans une mise en examen, une à une, des
interprétations, le plus souvent figées depuis les siècles les plus lointains,
qui ont été le matériau de cette armature et des surabondantes édictions
doctrinales que celle-ci a produite. Avec l’idée qu’en ce révisionnisme
contestataire, l’élan de la pensée pouvait venir, comme dans le judaïsme, d’une
échantillon de mots, assez impénétrables, ou au moins assez grandement complexes,
pour remettre en mouvement ce qui n’aurait jamais dû être statufié ? Ou
d’un mot unique, accordé à une manière d’intuition ou éclairé d’une franche
lumière, auquel confronterait la relecture de ce qui nous est venu de
l’enseignement de Jésus le nazaréen : n’est-ce pas privilégier le plus
probable que de s’attendre à ce que, dans cette relecture, la confrontation se
lie à l’affirmation révélatrice que Dieu est amour ?
« Dieu est
amour », et de nouveau tout est dit ?
Amour n'étant pas une propriété attribuée au divin, mais l'un des noms qui
nous viennent presque naturellement quand notre esprit se tourne vers le Père.
Et peut-être le seul dès lors que notre entendement en est venu à concevoir que
ses questions ont à cheminer dans une subversion de l’acquis tel que celui-ci a
été a gravé dans nos mémoires. Hors de cette subversion, Amour a
déjà pour lui de s‘accorder avec l’interdiction de donner un nom à Dieu, ou de
lui en attribuer un qui façonne une idole.
Aborder ce qui fait le fond de ce "Dieu est amour",
c’est déjà croire pleinement que l’esprit n’entend pas cesser de venir au monde.
Et s’il en faut un indice, ne se lit-il pas déjà – même pour qui est le moins
porté à se référer à la pensée d'ecclésiastiques - dans ces phrases du
théologien français, François Varillon sj : "Dieu n'est qu'amour. Il ne
peut donc que ce que peut l'amour. Mais que peut l'amour ?". Leur intelligence, sans doute parce qu'elle
s'aventure aux abords du champ de l'hérésie - en ce qu'elle donne à concevoir
que la Toute-puissance de Dieu rencontre une limite -, nous laisse aussi deviner
une piste qui sinue vers le mystère du mal : une piste infime, mais qui a
tout pour se tracer très profondément dans notre esprit.
Amour n'a-t-il pas en fait une autre signification que celle d’un synonyme, ou
celle d'un équivalent ? Ne propose-t-il pas - dans un saisissement de ‘’la
beauté du monde qui éclate mystérieusement’’ - un autre nom de D.ieu, et plus
décisif que ne pourrait l'être L'Eternel ? Car il rend compte, non pas
seulement de tous les infinis auxquels renvoie la référence à l'éternité, mais
- et en totalité - de l'idée qui peut habiter et éclairer notre monde spirituel
: l'amour est en D.ieu, il en est, vis à vis de nous, comme l'âme
créatrice, et par là il contient en son entier le sens de l'œuvre de création.
La vraie perfection de l'Alliance ne résiderait-elle pas dès
lors dans la promesse qui ne s'y énonce pas, mais
que la Parole a commencé à faire entendre. Une promesse qui peut se projeter
vers le jour où le Nom propre, donné pour ne pas être prononçable, le
deviendrait et serait accessible à la compréhension : celle précisément que
penser au mot Amour, c'est déchiffrer le tétragramme YHWH.
Aurions-nous un récit prophétique de ce déchiffrement,
celui-ci ne ferait-il pas une place à l'instant où le buisson ardent se verrait
rallumé pour œuvrer à cette intellection, et pour y éclairer rien moins qu’une
nouvelle révélation : le créateur et la création ne se distinguent pas dans
l'amour, et cela vaut pour toutes les acceptions de l'amour, pour toutes ses
expressions et dans toutes ses dimensions. Et dans toutes les élévations où
l'amour unit, corps et âme, deux créatures qui n'en feront plus qu'une - la
vocation fusionnelle que génère et accomplit le couple pouvant, qui sait, proposer
également une belle esquisse de la communion universelle espérée pour la fin
des temps.
Ce qui se lirait comme la révélation ultime qui nous offrirait
de comprendre que l'amour est l'alpha et l'oméga. Qu'ainsi il précède le
commencement, et règne sans partage dès le jour où toute finitude de la vie qui
l'a mis en doute est abolie.
Didier Levy
NB : l’auteur de cet article,
contrairement à ce que son patronyme conduit tout naturellement à penser, n’est
pas juif – il n’est pas reconnu comme juif dans la plupart des courants du
judaïsme parce que sa mère était catholique. De sa branche paternelle la plus
proche, agnostique depuis au moins deux générations, aucune transmission du
judaïsme ne lui est venue. Et d’autant moins, que pour ses parents qui avaient vécu
les drames et été témoins des horreurs de l’Occupation, la prudence commandait que
cet enfant, né peu après la Libération, ne soit pas identifié - hors son
patronyme - par des traits de sa filiation juive. Tard dans sa vie, il s’est
penché sur ses racines inconnues, et a commencé à entrevoir, appuyé par des
éclaireurs de premier plan, quelques premiers abords des profondeurs immenses
de la pensée juive.
[1] Citation
qui renvoie à la théologie dite négative,
approche qui insiste plus sur ce que Dieu n'est pas que sur ce que
Dieu est.
[2] Un
‘’champ presque infini’ dont le point
culminant, et inatteignable, se situe dans la confrontation, partagée par juifs
et chrétiens, d’un insondable énoncé qui récuse toute interprétation jusqu’à la
fin des temps : ''Je Serai celui qui Sera'' [celui que je serai]. Une récusation
encore plus extrême résidant dans l'imprononçable YHVH : le nom révélé à Moïse au
buisson ardent, et qui est ainsi un don de Dieu
« car les Juifs ne créent ni leur Dieu, ni son Nom ».