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dimanche 5 décembre 2010

2012 et le préalable constitutionnel : réponse à une amicale contradiction apportée à l’article ‘’Nicolas SARKOZY et la constitution de 1791’’.


2012 et le préalable constitutionnel.


Réponse à une amicale contradiction apportée à l’articleNicolas SARKOZY et la constitution de 1791’’.


De : andrée [mailto:andrevallieres@ ….fr]
Envoyé : dimanche 14 novembre 2010
À : KAPLAN Denis
Objet : Re: ...Votre BLOG « penserlasubversion »

A propos de l’article paru sur votre blog ’Nicolas SARKOZY et la constitution de 1791’’ sous vos trois signatures : Martin Avaugour - Denis Kaplan - Jacques Langlade.

Cher Denis Kaplan,
Vous avez été très clair et je souscris, dans le principe, à tout ce que vous pensez.
Moi aussi je voudrais retrouver un secteur public digne de ce nom, et la citoyenneté est effectivement à réinventer.
Je voudrais croire que par le biais d'une révision complète de la Constitution nous pourrions atteindre cet objectif, j'en doute.
La globalisation, les média, la politique spectacle, ... sont des obstacles qui me paraissent quasiment insurmontables.
(…).
A bientôt, merci de me forcer à réfléchir.
Andrée


De : KAPLAN Denis
Envoyé : vendredi 3 décembre 2010
À : ' andrée '
Objet : RE: SUITE ... BLOG

Chère Andrée Vallières,

Je puis tout autant vous remercier de nous pousser à approfondir et à préciser notre point de vue !

Vous soulevez bien sûr l'objection majeure :

"Je voudrais croire que par le biais d'une révision complète de la Constitution nous pourrions atteindre cet objectif, j'en doute".

Puisque vous m'avez conduit à opérer une auto-analyse critique, doublée d'une certaine forme d'introspection, sur les raisons du préalable constitutionnel que je défends avec mes co-auteurs, je vous fais part des éléments que j’ai retirés de ces deux réflexions.


De la seconde (pour partir du plus personnel), l'idée qu'il existe bien des détestations spontanées  - les plus profondes et les plus radicales pour moi ayant été ressenties dès l'enfance : détestation de l'uniforme, détestation de l'appartenance communautaire (je me souviens du rejet-réflexe que j'ai opposé en primaire à un copain de classe qui voulait me convaincre de l'accompagner "aux louveteaux"), détestation de l'autorité arbitraire exercée par un être humain sur un autre être humain ...

C'est sans doute dans cette dernière que s'enracine mon exécration du monarchique et de ses pompes, et partant de toute forme de pouvoir personnel.

Mon passage par un internat catholique - certes bien cicatrisé aujourd’hui mais la cicatrice est toujours restée sensible - puis le contraste absolu que représentait l'esprit de liberté et de responsabilité propre à l’établissement d’obédience protestante que j’ai eu ensuite le bonheur de fréquenter, ont formé les deux pôles opposés de cette espèce de courant conducteur de réactions et de déterminations qui me paraît former rétrospectivement la cohérence intellectuelle et citoyenne dans laquelle je me reconnais (par delà les discontinuités et les mouvements accidentels que connaît la vie ordinaire de tout un chacun).

Mes lectures et les matières que j'ai approfondies se sont inscrites dans cette cohérence et l'ont nourrie, et c'est bien moins sans doute par dessein personnel organisé que par l'attraction et la continuité des raisons intérieures de cette cohérence que j'ai été porté vers tel livre ou vers tel sujet de réflexion ou d'indignation.

Dans ces raisons intérieures, ont tenu une grande place - par l'âge que j'avais quand elles se sont produites (un peu moins de 15 ans) - les lectures de l'Express et de France Observateur du temps de la guerre d'Algérie finissante, lectures que je dérobais sans trop de mal aux leçons de maths que je venais prendre Villa Fond de Vey auprès de la cousine germaine de mon père, enseignante de son état.

Dans le prolongement de ces lectures, les vacances fréquemment passées avec cette cousine et ses amies ‘’profs’’, et l'atmosphère dont je m’imprégnais dans ces familles de pédagogues dont l’école, la république et la laïcité formaient comme le souffle commun de leur être, m'apparaissent avec le recul du temps, au delà du souvenir gardé de moments très heureux, comme ayant eu quelque chose de travaux pratiques venant consolider mon instruction civique en construction.

Dans cet ordre d'idées, j'ai une mémoire je crois assez fidèlement précise d'une grand fête dans l’école du XIVème arrondissement où ma cousine et la plupart de ses amis enseignaient - école dont la directrice, par sa stature et son caractère, aurait pu à elle-seule incarner toute la légende héroïque et le rayonnement des ‘’hussards noirs’’ et toute la somme de leurs convictions et de leur engagement.

Mémoire principalement visuelle d'où se détachent notamment quelques scènes des Précieuses Ridicules jouées par les élèves, et surtout une altière République toute drapée de tricolore et entourée d'un grand mouvement de filles plus jeunes, sur qui la représentation devait s'achever. Je ne suis plus trop sûr du chant qui accompagnait, ou plutôt auquel s'adossait le thème de cette partie du spectacle - Le Chant des Partisans, il me semble (si ce n'est Le Chant du Départ ?) : mais j'ai pris conscience il y a pas mal de temps, alors que cette soirée me revenait d'elle-même à l'esprit, que je n'ai jamais cessé depuis d'associer l'idée de la république à cette grande jeune fille vêtue à ses couleurs qui l'incarnait ce soir là.

Comme j'associerai aujourd'hui cette soirée d'un spectacle scolaire des années soixante à l'école de la république - à la fois école de l'instruction publique (et l'adjectif a tout ici pour sonner en ce temps-ci comme un appel à la résistance tant la disparition, la paupérisation et la dénaturation de tout ce qui est public devrait susciter de sursaut avant que le système républicain n'ait été complètement travesti et que ce qui reste de solidarité sociale ait fini d'être submergé par la religion totalitaire du profit et l'appétit des intérêts privés) et école de la citoyenneté, l’une et l’autre inséparables du corps d'instit' et de ''profs'' qui en ont porté et en portent le projet et l'ambition.

Tout ceci forme le socle des convictions où s'enracine mon rejet de toute survivance monarchique quelle qu'en soit la forme ou le type d'impact - rejet qui s'opère avec la quasi automaticité d'une réaction immunitaire. Et le cours des choses me démontre continument combien ces survivances sont nombreuses et étendues un siècle et demi après que Louis-Philippe, dernier de nos rois répertorié, eut été contrant à l'abdication et à l'exil.

Il en va ainsi de la formulation si souvent entendue "le couple que forme le chef de l'Etat et le [son] Premier ministre" dans laquelle s'exprime, en termes de philosophie politique et d'organisation institutionnelle, toute la filiation et la communauté de nature entre la Vème république et les caractères du pouvoir exécutif sous une royauté constitutionnelle.

Mais la France des rois se perpétue aussi par une multitude de privilèges qui sont autant de signes bien concrets de sa continuité et de la permanence des corps nobiliaires. Ces privilèges suscitent chez moi la même intensité de rejet en ce qu'ils sont inséparables du principe monarchique comme l'égalité l'est de la république,

Beaucoup peuvent passer pour du détail ou de l'anecdote ; il m'apparaît tout à l'opposé que la République s'affirme en toutes choses, y compris et d'abord dans les plus prosaïques car c'est dans celles-ci que la présence ou l'absence de l'esprit républicain se révèle dans son évidence la plus brute.

Je m'attache toujours un peu à aux mêmes exemples en la matière.

Ils tournent principalement autour de la question de l'usage des moyens et des facilités attachées à l'exercice d'une responsabilité dans l'Etat , question qui est bien de celles où  s'opère le plus fondamentalement la distinction entre d'une part  les mainmises et les confiscations qui accompagnent l'exercice d'un pouvoir personnel et la formation d'un capital de privilèges, et  d'autre part la retenue, l'économie et le scrupule qui sont la marque d'une magistrature républicaine.

Quelle raison peut ainsi justifier qu'hors repas officiels, un ministre de la république dispose d'une salle à manger privée et de son personnel et qu'à la différence de ses collègues des exemplaires monarchies scandinaves, il ne prenne pas couramment ses repas à la cantine de son ministère ? Infime écart, sans doute, avec le civisme républicain, mais conçoit-on seulement le bouleversement des usages et des conventions qui résulterait de sa correction et la double déligitimation qui irait de pair s'agissant des avantages consentis aux "Grands" de l'Etat (nous avons les nôtres comme l'Escurial ou Aranjuez avaient leurs Grands d'Espagne) et de la distance statutaire qui les isole du citoyen?

De même est-il admissible que le Premier ministre emprunte la plus imposante des limousines de la société PSA pour parcourir la distance qui sépare l'Hôtel de Matignon du palais de l'Elysée (il est intéressant de noter, au passage, que la majesté présidentielle semble s'opposer à ce qu'on dise l'"Hôtel de l'Elysée" ... ), sans préjudice des véhicules et motocyclistes d'escorte ? il y a là un double non-sens, économique et écologique et par conséquent deux raisons suffisantes pour qu'on prescrive à M. Fillon et à ses successeurs de faire ce trajet dans la voiture de service de leurs officiers de sécurité - sinon à vélo, en taxi ou en métro puisque mêmes les monarchies scandinaves, pour en revenir encore à elles, ont dû prendre en compte à cet égard les contraintes de sécurité (lesquelles au demeurant ne sauraient peser que pour les titulaires de portefeuilles exposés et non, par exemple, pour un simple secrétaire d'Etat aux anciens combattants que ses fonctions n'exposent que très modérément aux fureurs éventuelles de l'impopularité et a priori encore moins à un périlleux ciblage terroriste  ...).

Mais il serait de courte vue de ne considérer dans cet exemple que le démenti factuel qu’il apporte - fût-il majeur ! - aux préoccupations de rigueur dans l'emploi de l'argent public et aux bonnes intentions environnementalistes, les unes et les autres affichées par ailleurs : ce que dénoncera d'abord un jugement républicain est ce constat qu'à toutes les couches hiérarchisées de détenteurs de privilèges - et le même regard vaut sur ce point pour les cercles de l'Etat et des institutions publiques et pour le monde de l'entreprise - la détention d'un véhicule dit de fonction n'est rien d'autre que l'exacte reproduction du signe de puissance dont ses carrosses et ses équipages paraient la noblesse de Cour de l'Ancien Régime et les divers ordres ou groupes qui rivalisaient avec elle dans l'accaparement des offices et des richesses du royaume.

La république est inséparable de l'abolition des privilèges et celui qui s'attache à l'attribution d'une voiture de fonction - attribution qui bénéficie au sein des nomenklaturas publiques et privées à ceux qui ont plus que tous autres les moyens d'acquérir par eux-mêmes un véhicule de prix  - est l'un des plus immédiatement visibles : là encore, la suppression d'un avantage statutaire (le fait que ce qualificatif ait été retenu par les constructeurs automobiles et les fournisseurs des "flottes" d'entreprise pour identifier les véhicules haut de gamme de cette catégorie confirme, si besoin est, que l'enjeu dans ce domaine est prioritairement de statut) aurait une portée exemplaire en signifiant que le processus d'accession à l'égalité s'est bel et bien remis en route.

Deux exemples éclairent pour moi l'importance symbolique que revêt la question des véhicules de fonction et la pertinence qu'il y a à regarder leur suppression (en ne concédant, en gros, d'exceptions que pour les besoins de l'accueil protocolaire d'hôtes étrangers) comme une avancée conséquente vers l'idéal républicain d'un civisme égalitaire.

Le premier tient du témoignage : pour mesurer l'impact politique et pédagogique de cette suppression, sans doute faut-il avoir vu le cortège motorisé du monarque qui préside actuellement aux destinées nationales se diriger vers sa bonne ville de Neuilly, pour une visite plus que probablement privée, et déployer à vive allure en bordure du bois de Boulogne une surabondante succession de véhicules d'escorte, gyrophares convulsifs et sirènes à plein régime, encadrant la voiture présidentielle - vitres opaques et toute alourdie de son blindage - tandis que des pelotons de policiers lui assuraient la priorité à chaque croisement ou carrefour. Bien que nos rois "qui ont fait la France" se déplaçassent en plus modeste appareil (d'où, il est vrai, l'assassinat d'Henri IV !) et que le convoi aperçu ce jour là évoquât davantage, par l'outrance de son déploiement, celui d'un banal dictateur africain, le lien s'imposait à l'esprit entre ce mode d'appropriation des moyens de l'Etat et le caractère monarchique de notre système institutionnel.

Le second appartient au film de Bertrand Tavernier "Que la Fête Commence" (que j’ai revu samedi soir dernier) : sa dernière séquence montre le carrosse du Régent (au retour de l'un de ses "petits soupers" où - l'incidente s'impose - une mascarade avait allégoriquement marié la Banque et la Misère - noces qui sont assurément aujourd'hui encore des plus parlantes pour les Islandais, les Grecs, les Irlandais et les Portugais, en attendant les suivants  ...) qui écrase un petit paysan sur un chemin de campagne ; la sœur de l'enfant, après que l'épave abandonnée du carrosse eut, à son appel, été incendiée en représailles par des moissonneurs accourus sur les lieux, prend le corps du garçon dans ses bras, le redresse et lui tourne le visage vers le carrosse en feu : regarde, petit-frère, dit-elle, nous en brûlerons beaucoup d'autres !

Je connaissais le film qui est - à bien de titres - l'un de ceux de Tavernier que je préfère, et j'avais gardé le souvenir de la scène finale ; mais la puissance de la prédiction, ou de l'anticipation, faites par cette jeune paysanne, qui viennent donner au moment où le film va s'achever la pleine signification de son titre, m'a cette fois intensément frappé.

Qu'on ait hier brûlé les carrosses et qu'on brûle aujourd'hui les voitures (je fais le rapprochement tout en pensant avec Jamel qu'il est stupide d'incendier des voitures qui se révèlent êtres en fait celles des pauvres), me semble participer de la même détestation des privilèges - et de la même désespérance de ceux que les privilégiés écrasent (de leurs avantages, de leur argent, de leur mépris et de l'exclusion où ils les enferment).

Tout ce qui précède, donc, pour dire - longuement, je le mesure - que je réunis dans la même exécration, et par le même cheminement de formation de ma pensée, le pouvoir personnel et les privilèges qui l'accompagnent.


J'essaierai d'être un peu plus bref sur le second point concernant non plus les origines mais la nature et les raisons du préalable constitutionnel que je soutiens.

Les priorités actuelles les plus impératives portent bien sur le droit à l'emploi, au logement, à la santé et à l'instruction. Qui sont non seulement à restaurer dans leur principe et leur portée comme les vrais fondamentaux d'une démocratie avancée, mais à rendre pleinement effectifs quant à leur accès et à leur exercice.

L'affirmer, c'est s'inscrire - n'en déplaise à M. Kessler et autres penseurs du patronat - dans la filiation du programme économique et social du Conseil National de la Résistance et, partant, du "compromis historique" qui a marqué la Libération (nationalisations, dirigisme, sécurité sociale, comités d'entreprise, commissariat au plan ...).

Mais aujourd'hui cela implique de mesurer que le cadre économique dominant  - le capitalisme financiarisé en premier lieu, mais bien plus amplement le capitalisme en tant que système, en ce qu'il n'est plus créateur d'un richesse suffisamment partagée et partageable, et que les cartes qui lui restent en mains ne font plus de lui qu'un prédateur des groupes humains les plus faibles et des biens collectifs de la planète - a porté ses ressorts et ses effets à une sorte de point limite.

Impasse au regard des droits et du développement humains et impasse écologique témoignent d'un ordre des choses dont les mécanismes sont à bout de souffle, et qui ne peut plus ouvrir d'autre perspective que l'expansion incontrôlée de la spéculation, ni produire d'autre innovation que l'accélération d'une mondialisation qui s'apparente à une course sans fin dans un triple dumping : social, fiscal et environnemental.

Les pays émergents en tirent encore avantage - pour combien de temps et sans décrochage subit et imprévu de tel ou tel ? Dans la partie la plus anciennement riche de la planète, ce sont beaucoup plus que des craquements qui alertent sur la fin d'un modèle et d'un temps économiques.

Les séismes bancaires et les crises d'endettement plongent les peuples les uns après les autres dans des "cures d'austérité" dont on peut douter qu'elles seront longtemps supportées par ceux qui en sont les premières victimes : les plus pauvres et les plus précaires.

Les signes s'accumulent qui donnent à penser à la concentration de l'énergie noire d'un krach social et sociétal. L'immense danger est que les convulsions qui en découleront servent en Europe les populismes d'extrême-droite : les exemples de l'Italie (avec le poids politique croissant de la Ligue du Nord), de la Hongrie, de la Belgique (pour la Flandre) et, pour les mouvements xénophobes, du Danemark, des Pays-Bas, de la Suède et de la Suisse évoquent à cet égard la préfiguration d'un scénario du type "années Trente".

C'est au regard de ce danger (et outre la part des convictions personnelles que j'ai commencé par développer) que je défends la nécessité de restaurer dans toute leur étendue les principes, les aspirations et les exigences de l’idéal républicain.

Ma république n'étant, s'il faut remonter aux sources, ni bien sûr "la République des Ducs" ni même "la République des Jules", mais celle du programme de Belleville.

Et la république restant pour moi à fonder (en cela je ne suis aucunement chevènementiste) : je ne me fixe en effet dans les trois premières républiques aucune référence où tiendrait un modèle républicain authentique, et ce d’abord pour la raison qu’à son origine, chacune a commencé par faire tirer sur le peuple (la première, encore en gestation, au Champ de Mars en 1791, la seconde en envoyant en juin 1848 l'armée du général Cavaignac écraser le Faubourg St Antoine, et la troisième en fusillant la Commune de Paris en 1871).

Elles ont toutes trois affermi et garanti leur assise en réprimant les forces qui tendaient à ce que la république se confondît avec "la sociale" ; l'alarme à cet égard s'était faite jour en 1791 dans l'esprit des Constituants, alarme récurrente sur près d'un siècle et que, s’agissant de sa genèse, Mona Ozouf énonce ainsi (mais en termes, je crois, plus élégants - je cite de mémoire ...) : et si le fait d'avoir proclamé l'égalité des droits donnait l'idée de revendiquer l'égalité des patrimoines ?

En 1848 et en 1871, c'est à la France des intérêts - celle des "honnêtes gens" - et à la France rurale apeurée par les "rouges" et par les "partageux" qu'a été servie la démonstration que la république serait conservatrice, qu’elle défendrait la propriété et que les inégalités sociales seraient jugées aussi naturelles et intangibles par les hommes d'ordre du camp républicain qu'elles étaient considérées comme légitimes par les réactionnaires. Et  sur la longue période, la promesse de cette république conservatrice faite par Adolphe Thiers, à qui on ne peut retirer d'avoir été le plus déterminant fondateur de la IIIème République, a été tenue.

Pour le reste, en dehors des grandes lois de libertés publiques des années 1880, des lois scolaires et de la loi de Séparation, le IIIème ne m'inspire que fort peu de sympathie ; il y a trop en effet, et du trop lourd, à inscrire à son passif : les conquêtes coloniales, avec les indignités de la condition de l'indigénat et du travail forcé, un différentiel économique, industriel et social lourdement négatif vis à vis de l'Allemagne bismarckienne, une bourgeoisie de rentiers qui investit son épargne dans les emprunts russes et les négoces coloniaux, une politique étrangère qui édifie la machine infernale du système d'alliances d'où sortira la déclaration de guerre d'août 1914 (cf. l'analyse faite par R. Martin du Gard dans Les Thibault), puis l'engagement dans les quatre années d'un conflit atroce où se jouera le suicide collectif de l'Europe et où se configureront les tragédies ultérieures de ses peuples.

La IVème me semble appeler un bilan à peine moins sévère. Y figurent certes l'élan initial qui porte la mise en place d'une société plus juste, plus solidaire et plus protectrice, la reconstruction économique et des infrastructures, l'élévation des premiers étages de la modernisation d'un pays qui était endormi depuis Jules Méline, et l'impulsion initiale donnée à l'union de l'Europe. Le régime a compté des hommes éminents, pour la plupart formés dans le courant des idées réformatrices de l'avant-guerre et/ou passés par la Résistance, Londres ou Alger : Pierre Mendès France (bien sûr !), mais aussi Robert Schuman ou Edgar Faure, Gaston Defferre et Alain Savary, mais aussi Robert Buron, Albert Bacon ou ... François Mitterrand (celui d'avant 1956 !).

La médiocrité globale du système, caractérisé par son dérèglement en régime d'assemblée - dérèglement où il faut mesurer la part de ce qu'ont pesé les groupes de pression (les milieux et intérêts coloniaux d'Afrique du Nord et autres bouilleurs de crus) - et plus encore sans doute les guerres coloniales, avec le poids particulier de celle d'Algérie, plombent l'image de la IVème République.

Restait-il en 1945, après la répression des manifestations de Sétif, une chance et un moyen encore pour prévenir le drame algérien et l'accumulation des horreurs qui s'y produiraient dans les deux camps ?

Et une fois déclenchée l'insurrection de la Toussaint 1954, quel gouvernement se serait trouvé, en termes de majorité, de soutien dans l'opinion et d'emploi des forces à mettre en jeu, dans la capacité de faire arrêter les combats, c'est à dire de négocier, quand on mesure que près de quatre années d'approches successives et de ruses, et le passage par une guerre civile franco-française déchaînée sur le sol algérien et prolongée sur le territoire métropolitain, ont été nécessaires au régime "fort" du général de Gaulle.

La IVème peut avancer nombre de circonstances atténuantes quant à la situation où elle a trouvé l'Algérie : l'absurdité originelle d'une colonie de peuplement en terre musulmane du Maghreb (à tout prendre le royaume arabe aurait vraisemblablement représenté une option plus réaliste), des décennies de spoliations, de misère et d'humiliations subies par la population colonisée, l’autisme opposé à toutes les revendications indigènes, et, sur la même durée, l'usage systématique des brutalités par une police assujetti au colonat et l’extrême violence répressive de l’armée coloniale face à toute tentative de soulèvement.

Mais elle ne saurait être exonérée du trucage des élections de 1948 à l'Assemblée algérienne, ultime échec des esquisses de réforme de la colonisation qui ne laissait de fait aux nationalistes algériens plus d'autre option ouverte que l'insurrection armée. Bien plus accablants encore pour elle - car les principes les plus essentiels du mouvement des idées d'où est sortie la République y ont été bafoués - sont les méthodes et moyens appliqués, une fois la guerre engagée, dans ces opérations "de maintien de l'ordre" sous lesquelles ont été habillées les actions de guerre menées contre le FLN, au premier rang desquels l'emploi généralisé de la torture constitue une faute ineffaçable (sans faire écran aux autres crimes de guerre commis : bombardements au napalm, douars livrés aux représailles, prisonniers abattus, exécutions sommaires, populations déplacées et vouées à croupir dans des camps de regroupement  ...).

Toutes causes réunies, s’était formée une fatalité historique qui faisait que la colonisation de l'Algérie ne pouvait très probablement pas connaître d'autre dénouement que celui qu'elle a connu, c'est à dire finir autrement que dans le sang, les ruines et le pire gâchis. Pour qu'il en eût été différemment, peut-être faudrait-il imaginer un Mandela du côté algérien et, du côté français, qu'une des grandes figures qui ont trouvé la mort dans "l'Armée des ombres" eût survécût à la Résistance pour être l'homme d'Etat (Jean Moulin ?) dont la stature aurait permis de déjouer un destin qui avait tout pour être inéluctable.

Si cette parenthèse sur la guerre d'Algérie comporte une part de plaidoyer en faveur de la IV ème République, ou d'instruction à sa décharge, il n'en demeure pas moins que pas davantage que sa devancière, elle ne saurait infirmer l'idée que la république demeure aujourd'hui à inventer.

La raison fondamentale en est pour moi que la IIIème et la IVème, au delà du regard qui est susceptible d'être porté sur leur action, sont régies par des institutions issues du compromis tacite qui fut passé en 1875 entre centre-droit républicain et monarchistes "éclairés" : avec une présidence de la république transposant la fonction royale dans l'économie du symbolique et des compétences qui est la sienne sous une monarchie constitutionnelle (pour la IIIème) ou parlementaire (pour la IVème), et avec une chambre haute de notables appelée à tempérer les entraînements du suffrage universel, c'est une part trop conséquente de l'héritage orléaniste qui imprègne les constitutions des deux régimes.

L'une et l'autre présentent en outre un déficit d'avancées démocratiques - pour la IIIème notamment, parce que la volonté politique des républicains de gouvernement a perdu tout ressort dans ce domaine après la loi de Séparation (au moins jusqu'au Front populaire) ; s'ajoute dans son cas le grief majeur de n'avoir pas reconnu l'électorat féminin.

Avec la V ème République, toute ambiguïté disparaît, sauf à tenir pour vérité le paradoxe qui voudrait qu'une monarchie fût considérée comme républicaine sur le critère qu'elle est élective : la raison commande qu'une monarchie peut être démocratique, voire plébiscitaire, mais qu'elle se différencie de la république comme l'eau le fait du feu.

Si la république est ainsi une "idée neuve", elle se conçoit néanmoins nécessairement sous la condition d'une restauration de l'esprit républicain initial - celui-ci reposant sur une double détestation : détestation du pouvoir personnel, sous toutes les formes que celui-ci pourrait revêtir, et détestation des privilèges et inégalités quelle apparence de légitimité ou d'utilité qu'on veuille leur prêter.

Les institutions dont se dote la république découlent naturellement de ces fondamentaux de l'esprit républicain - et c'est bien là le sens des réflexions et des propositions qui sont défendues sur notre blog (je regrette de ne pouvoir plutôt donner cours au terme de « dazibel » - de ‘’dazibao’’ augmenté de ‘’el’’ pour électronique !) et dernièrement donc par notre article’Nicolas SARKOZY et la constitution de 1791’’).

Ces fondamentaux - et l'inscription qu'il importe de leur donner dans une nouvelle constitution - sont-ils suffisants pour fonder une république moderne (je reprends évidemment à dessein le titre de l'essai de PMF) alors que la France est près d'avoir connu dix années de sarkozysme - policier puis présidentialo-autocratique ?

Tenons la réponse pour positive si l’échéance de 2012 conduit le « bonhomme » à goûter aux agréments de la dolce vita cinq ans plus tôt qu’il ne l’a, à ce jour, planifié.

Le sont-ils, plus largement, alors qu'à travers toute l'Europe le système spéculatif du capitalisme financiarisé se fissure et se craquelle (au minimum dans la fragilisation croissante des banques), et que la fuite en avant dans le non-sens économique de la période écoulée provoque pays après pays, par un effet de domino, un bon en arrière social véritablement sans précédent, pour prévenir une récupération et une exploitation de la colère des peuples par l'extrême-droite xénophobe et par des fascismes de nouveau plein de vigueur et d'allant ?

Pour la France, au moins, je veux le croire - non par optimisme de commande ni par une autosuggestion à laquelle serait prêtée la vertu de  conjurer les menaces.

Mais parce que je ne vois pas d'autre digue qu'on puisse plus sûrement opposer - ou opposer tout court - à la pandémie néolibérale qui a tout dévasté sur trois décennies, ni aux extrémismes populistes que son reflux ne peut manquer de susciter ou de dynamiser, que les valeurs auxquelles la république s'accorde - l'idéal démocratique et le respect des droits humains.

Le fond de ma conviction étant bien que la mise en œuvre de ces valeurs et l'engagement des politiques qui vont de pair - la construction d'une république démocratique et sociale, non plus dans la limite de l'invocation de convenance que la constitution de 1958 fait de celle-ci mais dans la réalité progressive d'une société égalitaire et solidaire - supposent une conviction et une détermination dont l'appui le plus essentiel réside dans un authentique civisme républicain.

Et pour que la boucle de mon raisonnement soit bouclée, je redirai que ce civisme, ou cet esprit républicain ne peuvent s'épanouir qu'à l'intérieur d'une constitution républicaine - j'entends là aussi, symétriquement, une constitution authentiquement républicaine. Et qui donc fortifie la citoyenneté dans la détestation des monarques, des féodalités et des inégalités.


Merci, chère Andrée Vallières, de la patiente lecture que vous accordez de nouveau à nos idées, et en l’espèce au développement que vous m’avez incité à y apporter.

Ne me tenez pas rigueur d’avoir de nouveau entrepris de vous exposer à cet exercice.

A bientôt, pour approfondir encore, si vous le voulez bien, nos échanges.

Denis Kaplan

Copie : Martin Avaugour - Jacques Langlade