C’est là qu’ils m’ont appris à exécrer les soutanes
L’arrestation.
Dans ces années-là, le samedi, les élèves de sixième sortaient du lycée Buffon à quatre heures et demie. Ils traversaient d’abord la cour attribuée à leurs récréations, puis s’engageaient dans un large couloir voûté qui passait sous le bâtiment du lycée donnant sur la rue. A son extrémité, ils débouchaient sur le boulevard Pasteur, juste en face de l’endroit où le métro, aérien jusque-là, terminait sa descente pour devenir souterrain pour cinq ou six stations.
C’est à cette extrémité que se tenaient mes parents. Placés chacun d’un côté du portail grand ouvert du lycée. Plus tard, après avoir vu nombre de films policiers, je me dirai qu’ils s’étaient positionnés, ce jour-là, comme on le fait pour l’interpellation d’un délinquant. Je les avais aperçus en atteignant la moitié du couloir, d’abord interloqué par leur présence, puis gagné en quelques instants par une inquiétude qui, pour vague qu’elle était, grandissait à chaque pas que je faisais. Et face à laquelle, pour me rassurer, je me demandais si, en ce samedi de la fin du mois de mars, je n’avais pas simplement oublié un évènement familial auquel il était prévu que nous nous rendions ensemble.
Arrivé à leur hauteur, je fus comme entrainé tout naturellement jusqu’à la voiture de mon père. A peine y étais-je embarqué, que celui-ci en commençant à conduire, s’adressa à moi. Je ne devais pas être surpris de ce qui m’arrivait : par mes écarts de conduite, j’avais épuisé toute patience autour de moi et je menaçais de le faire avec les forces de ma mère. Comme on m’en avait averti tant de fois, il était décidé que j’irai en pension – c’est ainsi qu’à l’époque on désignait les internats. En cette après-midi, on m’emmenait au collège de Juilly pour mon inscription, qui prendrait date dès le premier jour du troisième trimestre de mon année scolaire en cours. Je comprenais bien que la punition qu’on m’annonçait n’était assortie d’aucune limite dans sa durée. Peu de temps plus tard, je me dirai que l’enfermement dont j’étais puni était un châtiment disproportionné au regard des fautes qu’un enfant de 11 ans, fût-il l’élève le plus chahuteur, peut commettre. Mais dans l’instant, et pour les deux trajets d’aller et de retour que j’allais effectuer à l’arrière de la Dauphine noire où, sans encore me le formuler aussi clairement, je commençais un long temps de prisonnier, ma pensée s’était comme arrêtée. Je ne me représentais rien de mon existence en pension, rien de ma vie à venir à partir du moment où j’y serai entré. Je savais seulement qu’en moi, un autre enfant allait remplacer celui que j’avais été dans l’appartement familial.
Dans ce moment, et par la nécessité de s’occuper, mon attention s’arrêtait sur le choix par mes parents de cet établissement catholique, tenu par les Oratoriens. Il n’avait rien pour me surprendre. C’est toujours de ce collège de Juilly qu’ils m’avaient menacé, parce que l’un de nos voisins qui y avait déjà envoyé son fils, un peu plus âgé que moi, pour le punir d’une insubordination voisine de la mienne, leur avait maintes fois vanté les bons résultats des méthodes employées dans ce collège.
Ce vide intérieur où j’étais entré persista à notre arrivée dans le village de Seine-et-Marne qui était assigné à mon internement, et l’aperçu que j’eus alors des toitures du collège et des murs entourant son entrée n’y changea rien. Ne restait du trajet qui l’avait précédée que le temps qu’il avait pris, suffisamment long pour qu’ait commencé à s’imprimer une mesure de la distance qu’allait comporter ma relégation. La voiture garée, nous entrâmes d’un même pas dans l’aile principale du bâtiment qu’un concierge nous avait indiqué. Il s’agissait, pour ce premier voyage jusqu’à Juilly, de me présenter au père supérieur dont mes parents attendaient qu’il valide mon inscription, et nous étions à l’heure pour ce rendez-vous que je me représentais sous les traits d’une comparution : celle-ci fut brève et me valut malheureusement d’être accepté. De cet épisode, ma mémoire n’a retenu que le temps, assez bref, que nous avons passé dans la courte galerie sur laquelle donnait le bureau du père supérieur et que je regardais comme on le fait d’un décor inconnu. Froide et solennelle, avec ses grands tableaux de personnages d’époque en bas desquels, pour les deux plus imposants, je lisais les noms de Philippe de Néri et du cardinal de Bérulle dont, dès le lendemain, je chercherai dans mon Petit Larousse à savoir davantage.
Peu après commençaient les vacances de Pâques. Le mur que j’avais dressé, encore surélevé à mon retour de Juilly, et qui me fermait la vue sur le si proche futur où se conjuguerait ma punition, se déplaça à Saint Palais où nous passâmes, ma mère et moi, deux semaines en bord de mer. Que l’invisibilité que j’avais mise sur l’échéance si voisine de mon départ en pension, et sur les semaines et les mois où je serai englouti dans le pire de ce que j’étais porté à redouter, ait pu tenir la peur et le désespoir à distance pendant ces semaines échappera à ma compréhension. Je devinais que je n’avais pas affaire à un prodige mais à un de rideau de fer que j’avais abaissé devant moi.
La rentrée des classes tombait le 15 avril. Date qui aurait dû étouffer chacune de mes respirations depuis mon premier trajet jusqu’à Juilly si, par un subterfuge qui s’était conçu de lui-même, je ne l’avais très vite attachée à un tout autre évènement : j’avais lu (dans Paris Match, il me semble) que Fidel Castro avait annoncé que La Havane tomberait ce jour-là aux mains de la révolution, mettant fin au régime de Batista. Son 15 avril fut, à quelques mois près, une date non tenue. Le mien ne comportait aucun sursis, aucune échappatoire. La veille au soir, je fus déposé par mes parents au car qui ramenait les élèves au collège pour le dernier trimestre scolaire. Ce car partait de la place Stalingrad, dans le quartier alors probablement le plus glauque de Paris, et d’une gare routière où, de quinze jours en quinze jours, pendant les mois suivants, auraient lieu mes retours du collège les samedis en fin d’après-midi, et mes nouveau départs vers celui-ci le jour suivant, au début de la soirée du dimanche.
De la place Stalingrad m’est resté l’écrasante densité du silence des nuits froides ou pluvieuses d’hiver, quand il fallait se hâter de se mettre à l’abri à l’intérieur du car en abrégeant l’au-revoir aux parents. J’ai fait en sorte, depuis, de ne jamais y revenir : à une occasion près, ce parti a été tenu, et, pour l’exception, des décennies s’étant écoulées, elle survenait par une journée si printanière que je ne trouvais plus aucun repère de mes départs des dimanches soir qui pût raviver mes impressions d’alors. Au reste, après une abstention si prolongée, la configuration des lieux ne me disait plus grand chose ; elle était probablement brouillée par les aménagements qui y avaient été apportés.
La prison.
Ainsi débutait, pour un ultime trimestre de sixième, puis pour les trois trimestres d’une cinquième, le temps de mon enfermement dans le collège de Juilly. Tout juste suspendu par les brèves permissions de sortie qui me ramèneraient chez mes parents de quinzaine en quinzaine. Dans ces entractes, ainsi espacés, le réconfort n’avait pas de place. Dès le trajet que parcourait la voiture de mon père, à ma descente du car, pour me ramener à l’appartement familial, commençait à s’installer l’appréhension du trajet inverse que je ferai le lendemain. Un peu moins présente durant la soirée presque insouciante du samedi, elle reviendrait me gagner dès le réveil du dimanche matin et son premier décompte des heures qui me restaient à demeurer dans le lieu où j’aurais dû vivre. La désolation angoissée dont elle était faite irait en grandissant au fil des heures, et la brève promenade au Bois de Boulogne du début de l’après-midi, un rituel qui avait appartenu aux heures heureuses d’un autre temps de mon enfance, ne serait pas une diversion suffisante face à la mesure du temps qui filait, quand bien même son épuisement empruntait pour quelques instants une accélération un peu moins sensible.
En peu de jours, je pris la mesure des lieux où l’on m’enfermait. C’était
d’abord, avec ses quatre marronniers plantés en son centre, la cour carrée que
délimitaient, sur trois côtés ordonnés à l’équerre, les bâtiments affectés à la
division des sixièmes et des cinquièmes. La cour ne laissaient d’échappée que
vers le levant, où par-dessus un muret rehaussé d’un grillage, la vue donnait
sur une partie du parc du collège. En contrebas de ce muret, qui coiffait le
mur de soutien de la cour haut d‘un peu moins d’un étage, on distinguait, bordé
d’une large allée, ce qui avait dû être un jardin à la française. Du moins à ce
qu’identifiaient quelques alignements de buis et une double rangée de vieux
arbres - des tilleuls, il me semble - qui souffraient de n’avoir pas été
élagués depuis longtemps. Au-delà de cet espace, passé le ruisseau qui
traversait le collège en suivant du nord au sud l’alignement de son bâti et de
ses cours, prenait place l’étendue de ce parc où l’on nous menait, de la mi-mai
à la fin juin, pour notre demi-heure de relâchement de l’après déjeuner :
une partie de pelouse, peu profonde, puis un versant boisé, guère entretenu,
qui montait jusqu’à une partie plus plane qu‘occupait un bois de taillis serré
sous le reste d’une futaie de hêtres, et que bordait, à la limite des champs
immensément monotones de Seine et Marne, le mur d’enceinte du collège.
Cependant, pour s’attarder devant cette vue, il fallait qu’aucun débris ou
détritus ne fût en train de brûler dans la large cheminée en maçonnerie qui
était leur réceptacle et dont les parois s’élevaient à mi-hauteur du mur de
soutien. Les jours de vent d’est, il suffisait déjà d’avoir à s'arranger de
l’odeur d’engrais qui nous venait du plateau où, sur les champs voisins du
collège, les cultivateurs procédaient à leurs épandages. Ou de celle que
j’attribuais à leur récolte de betteraves.
Pour la cour elle-même, que je n’ai pourtant pas revue depuis mon départ du collège au dernier jour de l’année scolaire 1958-1959, sa figure me revient avec une netteté de ses contours et de ses détails que bien des images récentes ont perdue. Pourtant, les récréations que nous y passions étaient courtes et la surveillance qui s’y exerçait ne la distinguait pas des autres lieux auxquels nous étions bornés. Mais j’y avais compris, comme je le ferai ensuite pour tous les moments de relâche qui survenaient dans nos journées (la règle du collège prenait soin de rendre ceux-ci des plus rares), que nos occupations n’y étaient suspendues que le temps de nous faire pleinement ressentir le vide qui les entourait, celui auquel notre punition d’abord nous assignait. Il m’est ainsi resté que du format de cette cour, avec ses trois ailes bâties dont les façades de pierre grise, élevées de deux étages et de combles sous des toits d’ardoise, portaient la marque sévère d’une architecture du XVIIème siècle, se dessinait l’exact, ou en tout cas le plus précis périmètre de notre détention.
Entre le muret qui figurait un balcon sur le parc et l’extrémité du bâtiment qui, au nord, fermait l’un des côtés de la cour et la séparait de l’allée de gros pavés conduisant du parc à l’un des porches du collège, était ménagé un passage d’où partait, en pente douce, le chemin de gravier menant en droite ligne à la piscine, puis à trois ou quatre pavillons du début du siècle, assez élégants, où logeaient des professeurs et, probablement, quelques personnels.
De la piscine, il n’y a presque rien à dire puisque faute qu’elle fût
couverte et chauffée, les élèves n’en avaient l’usage qu’à partir des premiers
vrais beaux jours de la toute fin du mois de mai. A peu près en même temps,
l’accès au parc leur était également ouvert - la raison qui instituait que ce
dernier demeurait fermé le reste de l’année m’est restée inconnue.
Le tout dernier des pavillons sur ce chemin de gravier était désigné comme ‘’le pavillon des coloniaux’’ - nous étions au printemps 1958, époque où l’on ne trouvait pas encore de trop mauvais goût de se référer à l’empire colonial et où l’habitude n’était pas complètement prise de parler d’outre-mer. Ce pavillon abritait une cantine d’une trentaine de couverts dont les menus étaient très grandement améliorés par rapport à l’ordinaire, rien moins que détestable, qui était distribué à la cantine commune. Elle avait été prévue à l’intention de ces élèves auxquels on prêtait une complexion fragile, si ce n’était une santé précaire, pour être nés ou avoir vécus, du fait des carrières ou des affaires de leurs parents, sous les climats d’Afrique ou d’Indochine. Au fil des ans, d’autres enfants, assujettis à un régime ou trop délicats pour se faire aux repas du collège, étaient devenus les pensionnaires privilégiés de ce pavillon. A peine deux mois après mon arrivée, mes parents, alertés par mon amaigrissement rapide - recrue tardive du troisième trimestre, je devais me servir le dernier à ma table de la cantine et ce qui restait dans les plats voisinait l’immangeable - décidèrent de m’y inscrire, m’apportant le seul adoucissement que mon internement allait connaître.
Ne pas évoquer ce pavillon des coloniaux aurait été de ma part d’une très coupable ingratitude. La satisfaction qu’on tirait d’en être sociétaires ne tenait pas qu’à la cuisine qu’on y servait, et qui méritait d’être qualifiée de familiale : deux autres avantages s’adressaient, eux, non à l’agrément du corps mais à celui de l’âme. D’abord, on y déjeunait et on y dinait dans le décor d’une salle à manger ordinaire : entre les cinq ou six tables où nous étions placés, l’habitué d’un restaurant de quartier aurait pu reconnaitre quelque chose d’une ambiance familière. Tandis que nos condisciples se retrouvaient dans leur vaste réfectoire, dont les longues tablées étaient alignées comme les lits du dortoir et dominées, depuis une estrade, par celle des pions qui faisaient face à ce public dont ils avaient à réprimer les bruits, ou les remous, avant que ceux-ci ne devinssent contraires au règlement. Une table où présidait le Père en charge des bénédictions qui encadraient les piteux repas.
Le second privilège, immensément plus considérable, venait de ce que dans ce collège où tout déplacement n’était concevable qu’en rangs ordonnés, flanqué du nombre de surveillants que la règle avait mesuré, les pensionnaires du pavillon pouvaient gagner librement celui-ci pour chacun des repas. Cette liberté de bouger, de parler en chemin, de se regrouper par affinités ou suivant les hasards des conversations engagées, donnait à tous nos trajets la saveur d’une escapade. D’une escapade assez courte – sa tolérance n’excédait pas quarante minutes, incluant le temps du repas au pavillon -, et seulement accordée parce que le contingent des pions ne suffisait pas pour nous affecter une escorte, mais répétée deux fois par jour et octroyée en toutes saisons. Une escapade, surtout, qui sur sa durée, nous procurait un intermède, inestimable, pendant lequel nous étions déchargés de la pesanteur des contrôles. Nous y cessions d’être forcés de vivre embrigadés et, mieux encore, c’était comme si menottes et baillons nous avaient un moment été ôtés. Je me rendais compte que j’étais bien plus que tout autre comblé par ces moments, par chacune de ces traversées d’un courant d’air de liberté où je ressentais comme un élargissement, une distension soudaine de ma respiration.
Il n’y eut pas que cet adoucissement à ma réclusion. La providence me réserverait, l’année suivante, le bénéfice de trois maladies rapprochées qui me permirent de me soustraire, et pour pas loin de trois mois au total, à l’enfermement auquel j’avais été condamné au collège de Juilly. La première de ces aubaines eut ce caractère miraculeux qu’une erreur médicale considéra une inflammation apparue sur un cartilage de l’un de mes talons, douloureuse mais fort courante, semble-t-il, à l’âge de la croissance auquel je me trouvais, comme une alerte des plus sérieuses qui m’imposait de ne plus marcher jusqu’à ce que la guérison fût complète. J’y gagnai de passer tout novembre et tout décembre dans l’appartement familial, obligé certes, pour chaque déplacement, d’y recourir au fauteuil roulant qu’on m’avait loué (je ne tardai pas à exceller dans les manœuvres acrobatiques auxquelles je me livrais avec cet appareil dans un long couloir coudé qui se prêtait à ces exercices). Et voué également à passer de répétiteur en répétiteur pour apaiser les inquiétudes que la suspension de mes études causait à ma mère. Mais rien n’aurait pu entamer la douce jubilation de ce retour imprévu que je goutais sans la laisser trop paraître. Une forte grippe puis un début de pneumonie, qui alarma davantage mes parents, me ramenèrent ensuite auprès d’eux dans le courant de l’hiver. A chaque fois, je m’appliquais à prendre le moins possible des remèdes qui m’étaient prescrits, et à force de jeter, ou de recracher, les médicaments dont ma mère attendait mon rapide rétablissement, je ne regagnai durablement le collège qu’à la fin de février. Avec cet avantage en prime qu’à ce moment-là, sur une ou deux espèces d’arbustes ainsi que dans l’air qu’on respirait certains jours, le printemps à venir commençait à donner des signes annonciateurs de son approche : signes fragiles et ténus mais que le captif que j’étais savait discerner, tout à son attente de la période où les murs du collège et le paysage alentour, qui nous infligeaient respectivement leur clôture et leur silence, perdraient un peu de leur sombre enrobement d’ennui et de leur si épaisse brume de tristesse.
Survint aussi un troisième et ultime adoucissement, si bref que j’aurais pu l’oublier ou le négliger. Sauf que par elle-même, sa brièveté avait resserré les traits les plus flagrants de l’amputation de l’affectif qui sévissait dans notre lieu de réclusion. L’épisode eut pour théâtre l’aile des bâtiments qui bordait notre cour du côté sud et qui se terminait par la salle d’armes. Peu après à mon arrivée au collège, j’y était entré par hasard, à moins que ce ne fût par curiosité, tout en me disant que l’accès n’en devait être autorisé qu’aux escrimeurs. Et là, bien qu’ayant avoué que je ne pratiquais pas l’escrime, j’avais eu la surprise de trouver dans l’accueil qu’on me faisait, inclus celui du maître d’armes, la chaleur immédiate d’une sympathie que j’avais déjà pris mon parti de ne plus attendre de mes condisciples. Je me demandai aussitôt comment les escrimeurs, plus âgés que nous, avaient pu échapper au conditionnement disciplinaire du collège et à sa glaciation des âmes - le devait-il à un bénéfice de leur pratique ? Questions qui n’eurent pas de réponses, mais en quelques tout premiers instants, leur affabilité naturelle me donna, dans sa bienveillance et par le contraste avec mon quotidien qu’elle mettait ainsi soudainement sous mes yeux, la pleine vision du fossé infranchissable qui séparait les mondes auxquels nous étions voués.
D’emblée le lieu de cette courte scène me sembla se situer sur une position symbolique en ce qu’il voisinait les deux instruments de pouvoir auxquels nous avions affaire. Passée la salle d’armes, on arrivait à la double porte vitrée dont les battants ouvraient sur le très long couloir traversant, qui par l’intérieur des bâtiments et par la succession des cours, reliait entre elles les différentes divisions d’élèves inscrits au collège de Juilly : la nôtre qui réunissait les sixièmes et les cinquièmes, puis celle commune aux quatrièmes et aux troisièmes, et enfin celle des grandes classes où se préparaient les deux baccalauréats de l’époque et auxquelles s’ajoutait, si ma mémoire est fidèle, l’effectif des classes de seconde. Juste après cette porte partait le court escalier tournant qui montait à la chapelle. Surélevée d’un demi étage par rapport à la cour dont elle prolongeait le côté sud, elle avançait sur le parc de la longueur du jardin à la française qui bordait ses soubassements. Ainsi disposée, elle pouvait figurer une espèce de promontoire. J’y voyais plutôt un navire accosté, dont la cour aurait constitué le quai, et qui aurait été amarré à celui-ci par la poupe. Dans cette image, la statue de la Vierge qui surmontait le toit de la chapelle à son extrémité face au parc, représentait une figure de proue tout à fait accordée à la piété présumée de l’équipage que nous, élèves des Pères de l’Oratoire, avions à former.
L’incarcération à 12 ans.
Si la cour, placée comme elle l’était par rapport à ses différents voisinages, résumait le périmètre de ma détention, elle ne représentait cependant pas l’endroit où la perception de cette détention s’avérait immédiatement la plus forte, et se trouvait la plus répétée. Cette perception, dans sa forme ainsi à la fois cinglante et oppressante, résidait dans l’immense dortoir qui était commun aux trois classes de sixièmes et aux trois classes de cinquième. Installé au premier étage du bâtiment qui formait le fond de notre cour, il occupait presque toute sa longueur.
Sous des plafonds qui devaient être hauts de plus de trois mètres, s’alignaient quatre rangées de lits, séparées deux à deux par l’alignement des arches qui soutenaient l’étage supérieur. A chaque extrémité du dortoir, avaient été disposées les sortes de cabanons en planches qui servaient de chambres à nos deux surveillants attitrés. L’un déjà trentenaire, l’autre d’un peu plus de vingt ans : ensemble, ils procédaient le soir à l’extinction des lumières et, le matin, le premier nous réveillait en tapant bruyamment dans ses mains tandis que le second, dès son deuxième commandement nous enjoignant de nous lever, ajoutait d’une voix encore endormie mais déjà chargée d’exaspération, que nous commencions à le faire braire. Cette traduction de son agacement, chaque fois que je l’ai entendue, loin de me paraitre hargneuse, voire agressive à notre égard, m’a semblé réduire un instant la distance entre nous et lui : sans qu’elle puisse se confondre avec un signe de camaraderie de sa part, j’y percevais comme une fugitive atténuation de la différence d’âge qui nous séparait et de l’autorité que celle-ci lui conférait.
Le début de journée était vite expédié. Un débarbouillage rapide, quelques minutes à attendre notre tour aux portes de toilettes à la turque, puis le départ pour le réfectoire et son petit déjeuner (notre seul repas qui me parût mangeable), dans la première des mises en rang et des impositions du silence qui allaient se succéder jusqu’à la remontée au dortoir de vingt et une heures. A huit heures vingt, nous serions de retour dans notre cour, affranchis de l’alignement et du mutisme qui avaient régenté nos trajets, pour les dix minutes qui couraient avant le commencement des cours. De la classe où ils se tenaient, je ne verrais que le tableau d’une salle banale, mais arrivé en cours d’année de sixième, j‘y fus compté jusqu’à la fin de cette année-là comme une pièce rapportée. Je le resterai ensuite pour les différences de tempérament et de préoccupations qui me distinguaient de mes condisciples et dont je ne pouvais faire autrement que de les donner à voir. Il me fallut peu de temps pour mesurer la faiblesse de l’enseignement que nous recevions. Seule la professeure de latin-français approchait du niveau des enseignants que j’avais eus au lycée Buffon, mais j’avais contre elle la fréquence de ses commentaires pleins de mépris à l’encontre des élèves de la classe de sixième moderne, mitoyenne de la nôtre, qu’elle fustigeait devant nous pour leur inaptitude au latin quand elle ne les traitait pas ouvertement d’attardés mentaux. L’histoire-géographie nous réservait le pire : un professeur suppléant qui, un matin, avait occupé une bonne partie d’une leçon où il était question de la Chine (et à mon souvenir de sa géographie) à nous adjurer, au bord des larmes, de prier pour les catholiques chinois persécutés par le régime communiste. Une cause certes digne d’émouvoir mais qui, défendue avec autant de piété, nous exposait à rester dans l’ignorance de ce que le programme entendait nous voir apprendre du pays alors le plus peuplé du monde.
Aux cours de l‘après-midi succédaient les deux heures d’étude, encore plus mornes et plus étouffées de silence aux saisons où la nuit tombait tôt, qui prenaient fin à la sonnerie annonçant le repas du soir. Notre emploi du temps, tel qu’il nous était assigné et tel qu’il se répétait jour après jour pour chacune de nos occupations sur la durée de l’année scolaire, aurait à lui seul exécuté cette partie de ma peine : la condamnation à l’ennui. Pour la peine principale, la relégation, elle s’endurait, en ce qu’elle avait de plus impitoyable, au franchissement des premières marches de notre montée au dortoir. Et, continument, à chacune des stations restantes de notre cheminement vers la nuit d’internement qui nous attendait, nuit cadenassée d’avance par l’obéissance qui était requise de nos solitudes. Ainsi en était-il de l’entrée dans ce dortoir, de la vue que j’en avait de nouveau et qui était celle d’un lieu presque effacé quoiqu’on l’eût quitté le matin même, tant les heures écoulées, copies conformes de celles de n’importe quelle autre journée, avaient gommé les repères du quotidien. Quand nous en étions sortis, un semblant de vie s’y dispersait que nos gestes banals - se lever, hâter nos ablutions, remettre les vêtements de la veille – laissaient pauvrement derrière eux ; à présent, cet espace silencieux depuis des heures respirait l’absence, et au point que j’aurais pu me demander s’il avait été jamais habité.
Mais subitement, mes yeux qui retrouvaient les longs alignements parallèles de lits, encore vides pour quelques instants, captaient une autre image que la nappe nocturne n’obscurcissait pas entièrement : juste derrière les hautes fenêtres dont les rideaux attendaient d’être tirés, des rangées de barreaux m’intimaient de ne voir cet espace attribué au sommeil que comme l‘un des lieux dont j’étais le prisonnier, comme un point fort de mon emprisonnement.
S’étonnera-t-on, à cette avancée de mon récit, que mon souvenir soit aussi net, aussi assuré de restituer ce que j’ai éprouvé il y a si longtemps, ce qui s’est imprimé en moi au plus intime et au plus profond ? Sur la raison qui fait que ma mémoire se prétend si fidèle, le doute n’a pas de place : le collège de Juilly est l’endroit où j’ai, de toute ma vie, vécu le temps du malheur le plus entier, le plus continu. Dix-huit mois durant, ce n’est pas seulement l’ennui propre aux internats de l’époque que j’y ai connu, ni la tristesse des enfants qui, dans cet univers qui était pourtant ordonné pour que l’on n’y fût jamais libre d’être seul avec soi-même, ne se faisaient pas à la solitude qui leur était infligée, au dessèchement des sentiments sourdement étendu dans le collège. Mais bien une détresse qui réunissait tous les abandons vécus, si prenante qu’elle était ressentie comme aurait pu l’être une malédiction, et si extrême que la possibilité même qu’elle pût avoir une fin avant l’achèvement de mes études secondaires ne me venait pas à l’esprit.
De quoi était faite cette détresse sans recours ? Question qui se pose autrement : comment un adolescent, ou un préadolescent, pouvait-il vivre emprisonné dans un lieu hors du temps et en voyant s’y refermer sur lui un désert affectif sans borne ? La moins-qu’une-journée de retour chez son père et sa mère, de deux semaines en deux semaines, ne changeait rien à la privation subie, si elle ne l’aggravait pas du faux espoir, toujours démenti en quelques heures, d’échapper un moment à cette mutilation ou de la réparer un peu.
Et Dieu dans cette relégation ?
J’aurais pu attendre un secours de la religion. Celle-ci n’était-elle pas la première raison d’être de ce pensionnat catholique, fondé et dirigé par des Oratoriens ? J’étais croyant et j’étais pieux, mais il m’était très vite apparu que la religion avait dans le collège la place d’une matière parmi les autres. Tout s’y adossait certes, tous les rituels et tous les signes extérieurs s’affichaient pour en attester : la messe du dimanche, bien sûr obligatoire, la confession mensuelle où il nous suffisait de dire que nous avions ‘’péché par pensée, par parole et par action’’, et la leçon hebdomadaire de catéchisme où l’on nous enseignait la foi comme nous avions naguère appris les bases de l’arithmétique - à ceci près que ce catéchisme était bétonné dans des certitude encore plus irréfragables que la véracité de nos tables de multiplication.
Croyant, je l’étais déjà lorsqu’avaient débuté mes premières leçons de catéchisme, où je me découvris une inclination prononcée pour l’histoire sainte. Des leçons dont on aurait pu être surpris que l’aumônerie les tienne dans notre salle de classe de huitième puis de septième dans la section du lycée Buffon affectée à l’enseignement primaire. Malgré cette localisation scolaire (qui avait de quoi paraitre fort peu compatible avec la laïcité de l’enseignement public), je ne m’y sentais pas du tout ‘’en classe’’, pas même de religion, et d’autant moins que le catéchisme avait lieu le jeudi matin – que je voyais comme un jour dédié à une activité choisie, à un apprentissage utile mais plutôt distrayant. Je ne m’y voyais pas tenu d’être obéissant et silencieux, ce qui conduisit à ce que mes parents furent avisés de ma conduite indisciplinée. Le prêtre enseignant en vint à demander à ma mère si ce n’était pas son mari, dont le patronyme juif devait susciter ce soupçon, qui me poussait à troubler ainsi les leçons. En réalité, la maman catholique du trublion n’attachait pas une trop grande importance à ce catéchisme – où, comme pour mes frères bien avant moi (ils étaient nés dans les années trente), ma présence découlait sans doute d’abord de la détermination conjugale qui s’était imposée sous l’Occupation de rendre la moins discernable qu’il était possible l’identification de l’origine juive de la famille. Une précaution que notre port du nom de Lévy vouait au demeurant à rester fort précaire. Pour mon père, l’aumônier aurait certainement été surpris de sa réaction très courroucée aux reproches qui m’étaient faits, et qui froissaient son respect pour tout ce qui se rapportait à la religion de naissance de son épouse : je comprendrai assez tôt que cette déférence de mon père venait moins d’un souci de convenance envers sa belle-famille - celle-ci étant entièrement éteinte – qu’à l’endroit de la confession majoritaire dans la nation en laquelle ses ancêtres, dès leur obtention de la citoyenneté française, avaient si ardemment voulu se fondre.
Pour ces reproches faits à ma conduite, ils furent actés dans ce qui tenait lieu de bulletin trimestriel pour le cours de catéchisme : mes parents y lurent que ma conduite était insolente - mention manuscrite et partant assez peu lisible, ce qui avait permis au cadet de mes frères, toujours très prompt à voler à mon secours, de plaider qu’il fallait lire dans ce bulletin que ma conduite était insolite. En dépit de son bel effort, l’insolence l’emporta rapidement dans l’interprétation parentale. J’en avais retardé le signalement à mes parents en dissimulant le courrier de l’aumônerie derrière une armoire juste avant notre départ pour les sports d’hiver, ce qui remplit pour moi notre séjour de l’angoisse que ce courrier fût découvert. A notre retour, force m’avait été de le remettre bien en vue et d’en affronter les effets. Ces péripéties, ni d’ailleurs l’enseignement très convenu dispensé par l’aumônier, n’avaient influé sur ma foi qui, dès son départ, procédait de l’intuition.
Après mon arrivée au collège, elle ne fut pas affectée par mon ressentiment à l’endroit des Pères entre les mains desquels j’étais abandonné. Je devais avoir dissocié le Dieu en lequel je croyais, et ce que j’avais déjà intériorisé de la Parole qui Lui était attribuée, de ces prétendus Pères qui avaient fait d’un internat se réclamant d’une religion dont l’amour contenait tous les sens, le désert affectif total dont j’étais le captif invisible. En cette dissociation, avait dû m’aider la proximité de ma communion solennelle, prévue pour la fin du mois de mai ou le tout début de juin de cette année de mes onze ans. J’y portais une attention d’autant plus forte qu’à la différence des autres futurs communiants, je n’avais pas fait auparavant ce qu’on appelait alors la communion privée.
Les collégiens des sixièmes de Juilly se préparaient donc à leur Communion
solennelle. Pour moi, l’ancienne appellation de Première Communion
pouvait encore avoir cours : ma mère, qui mettait son bon sens dans les
choses de la religion, tenait qu’à sept ou huit ans - ce qui était l’âge, si je
me souviens bien, où les garçons et filles des catéchismes effectuaient leur
communion privée -, un gamin ne disposait pas d’une compréhension suffisante du
sacrement auquel on le faisait accéder, et qu’il convenait d’attendre en la
matière que son discernement fût mieux formé. J’avais donc été écarté de cette
communion précoce au profit de celle qu’à onze ans, je m’apprêtais à recevoir.
Et que j’envisageais en enfant très religieux, dans l’inquiétude des fautes qui
risquaient de m’en rendre indigne et avec un élan dans ma foi qui méritait
assurément d’étonner. Je m’explique mal que la détestation que je portais au
collège où l’on m’avait relégué ne se fût pas accompagnée d’un reniement de la
religion qu’on y professait. Détestation que renforçait au fil des jours
l’écart que j’observais, et que je ne cesserai pas de percevoir de façon de
plus en plus criante, entre ce qu’on aurait attendu d’un établissement
d’éducation chrétienne - ou, pour s’arrêter aux idées que se formaient mes onze
ans, entre les critères qui me fixaient sur ce qui méritait d’être jugé
chrétien - et l’abandon moral auquel nous étions livrés.
Doit ici s’insérer une précaution, qui veut répondre à mon souci de cibler au mieux mon argumentaire : beaucoup penseront, à juste titre, que cet abandon moral n’a été vécu que sur un peu plus que la durée d’une année scolaire, et qu’il n’était pas grand-chose au regard du pire qui depuis s’est fait connaitre : les agressions commises par des clercs investis de l’autorité attachée à leur était sont de celles qui soulèvent aujourd’hui l’indignation la plus partagée - encore que la révélation qui en a été faite puisse être tenue pour très étonnamment et tragiquement tardive. Et il y aurait certes une faute de jugement et, pire d’une certaine façon, une faute de goût, à me placer dans des comparaisons et à dresser une échelle des maltraitances, entre les violences sexuelles enfin dénoncées mais dont je fus indemne (quoiqu’on prêtât à un Père la pratique courante de ‘’papouilles’’), et les violences physiques (qui dépassaient de peu leur degré dans l’éducation de l’époque) et plus que tout psychiques que j’ai subies.
Je me borne donc à cette narration où je me place au milieu de collégiens dans les âges de onze à quatorze ans – ceux que comptaient la division des sixièmes et des cinquièmes du collège de Juilly -, tous séparés comme moi de leurs parents. Si nous vivions différemment cette séparation, un sort commun nous y était réservé : jamais on ne nous accordait une marque d’affection ni même un signe fugace d’intérêt ; à aucun moment on ne nous interrogeait sur notre solitude et sur la peine que nous pouvions en ressentir ; et hors la confession mensuelle, réglementairement prescrite et hâtée comme on le fait d’une formalité ou d’une convenance, on se préoccupait en aucune façon de l’état de notre âme et des mouvements de notre cœur.
De ce réquisitoire que j’avais commencé à construire dès mon premier jour de pensionnaire, je ne retirais donc rien contre ma foi. La pensée, simplement, ne m’en venait pas. Ce ne fut qu’après mon départ du collège que mon apostasie se décida : elle fut immédiate, chargée d’une immense rancune, et portée durant des années comme une revanche qui n’en finirait pas de réparer les torts surabondants auxquels elle répondait.
L’ardeur de ma foi dans ces semaines qui nous conduisaient au sacrement attendu ne pouvait pas, d’autre part, être imputée à un zèle particulier que les Pères du collège auraient déployé pour exciter la ferveur des futurs communiants. Il n’entrait d’ailleurs aucunement dans leur projet d’éveiller en nous un quelconque appétit de spiritualité, et les parents qui leur confiaient leur descendance en culottes courtes ou longues n’avaient, de ce côté-là, aucun souci à se faire. Il n’était pas davantage question de pousser leur progéniture à une pratique de la dévotion qui aurait débordé de la juste mesure à laquelle, en ce domaine et dans leur milieu, il était de bon ton de s’en tenir.
En vérité, au collège de Juilly - et je le redis car ce fut pour moi une surprise singulière -, la religion n’occupait pas, en définitive, une place plus large que les diverses matières scolaires enseignées. Au reste, dans la liste des obligations, prescriptions et recommandations sur lesquelles se réglait notre vie de pensionnaire, c’était un item qui allait de soi - le collège n’admettait que des élèves catholiques -, et qui n’appelait donc pas un investissement par trop privilégié. On n’attendait uniquement des Pères, qui n’avaient personne à convertir, qu’ils fournissent aux jeunes gens qui passaient entre leurs mains, tous nés dans la Vraie Foi et dans la Sainte Eglise, le corset d’accompagnement qui, au long de leur vie, serait l’utile complément de leur éducation familiale pour soutenir la fidélité de leur croyance et la persévérance de leur pratique religieuse.
Les serviteurs de l’ordre.
Il résultait de ce cahier des charges peu fourni qu’outre naturellement la messe du dimanche, la matière religieuse ne s’insérait dans notre emploi du temps que pour guère plus qu’une heure de catéchisme chaque semaine - ce qui ne nous distinguait pas des jeunes catholiques de notre âge fréquentant l’école publique. Il est vrai qu’à cette heure de répétitions, ou de rabâchages, venait s’ajouter une seconde heure consacrée à nous instruire de la liturgie - à laquelle je devrais de quitter le collège en ayant en tête, pour quelque temps, le détail des habits de messe d’un célébrant et les successions de couleurs que chaque année y ramenaient les différents cycle du temps liturgique, ainsi que la destination des accessoires que portaient ou manipulaient le prêtre en officiant. Un peu de la signification symbolique attachée à chaque vêtement et à chaque objet du culte nous était enseigné, et c’est par là que ce cours, considéré comme rébarbatif par mes condisciples, retenait mon intérêt et, probablement, aidait ma mémoire à en fixer les contenus. Dispensé chaque semaine dans notre classe et toujours par le même Père, il faisait ainsi exception : je m’attachais à la description minutieuse des gestuels et des vestiaires ecclésiastiques à laquelle il donnait lieu, quoique sur les significations qui leur étaient prêtées, la leçon dispensée restât par trop sommaire pour mon attente. En me demandant quand même, par la suite, si une leçon d’ethnologie donnée sur un peuple lointain et inconnu n’aurait pas éveillé à l’identique mon attention.
Il y avait bien aussi la messe qu’en semaine, nous pouvions servir au petit matin auprès de l’un des Pères ; notre participation relevait du volontariat - ce qui pouvait s’accorder à la modération de l’engagement religieux qu’on attendait de nous. Les candidats ne manquaient pas : les uns pour l’envie de rompre avec la monotonie du déroulement des jours qui, chaque matin, enchaînait une toilette hâtive, expédiée à l’eau froide dans des espèces de longs abreuvoirs sur lesquels courait une rangée peu engageante de robinets rouillés, un petit déjeuner dans un réfectoire plus morne à cette heure qu’à toute autre, et, dans un reste d’ensommeillement, une première demi-heure d’étude ; d’autres pour le bénéfice escompté d’être regardé avec faveur par les Pères officiants. Au total, vu le petit nombre de messes matinales à servir dans notre division, la possibilité d’être affranchi du triste protocole des journées ordinaires - notamment en ce que servir la messe décalait le passage au réfectoire et dispensait ainsi du transit par l’étude - ne dépassait guère une occasion par mois.
Pour le reste, le règlement nous soumettait à deux exigences. En premier lieu, prenait place la confession mensuelle dont il a déjà été question, et qui s’inscrivait dans notre calendrier un peu sur le même mode (c’est ainsi en tout cas ainsi que je la situais) que notre passage hebdomadaire à la douche. On relèvera incidemment que l’espacement de nos séances de grand savonnage confirmait le peu de souci de nos éducateurs catholiques pour l’hygiène des corps ; il exposait surtout leur méfiance pour les soins qu’une préoccupation de propreté supposait, singulièrement lorsqu’en étaient le siège des organes dont la vue et le contact étaient de nature à inciter respectivement aux mauvaises pensées et aux mauvaises actions - celles-là même dont nous faisions l’aveu, pudiquement codifié, à notre confesseur attitré. Nous avions d’autre part, pour les dimanches que nous passions chez nos parents, à faire viser en sacristie un « carnet de messe » où, l’office achevé, le prêtre de notre paroisse qui l’avait célébré devait porter de sa main la certification de notre présence. Ce livret, garant de notre assiduité dominicale, était relevé à notre retour au collège pour nous être redistribué deux semaines plus tard au moment où nous repartions dans nos familles. La circulation de cette pièce donnait à présumer que dans son intervalle, un contrôle en était fait, et on nous laissait entendre qu’il avait bien lieu : mais si des manquements étaient ainsi décelés, nous n’avions pas l’écho des suites auxquelles ces derniers exposaient les fautifs.
Des gardiens en soutane.
Contrairement à nos surveillants, toujours à très peu de distance dès que nous n’étions pas en classe, nous ne voyions pas si souvent que ça les Pères qui avaient en charge notre division. Et nous encore moins, les hôtes privilégiés du pavillon des coloniaux qui échappions au réfectoire auxquels l’ordre du collège voulait qu’ils fussent présents, au moins le midi. Non seulement pour que les repas s’y tinssent sous leur autorité ainsi attestée, mais aussi sans doute pour mieux nous enseigner que toute nourriture venait de Dieu dont ces Pères étaient les seuls mandataires.
Cependant une soutane se tenait, elle, à notre proximité. Pour les déplacements à la chapelle et leurs retours, notre accompagnement incombait à un diacre vietnamien, le Frère Pierre-Marie (ainsi que nous devions l’appeler – sous ce double patronage qui en appelait à ce qu’il y avait de plus éminent dans l’ordre de la sainteté, et qui me paraissait très écrasant pour un personnage qui occupait un rang aussi modeste dans l’organisation du collège). Un personnage qui se singularisait à nos yeux par deux particularités : en premier lieu, il était affecté d’une boiterie très considérable, de sorte que sa marche comprenait un temps où dans l’effort qu’il faisait pour avancer en compensant en partie son infirmité, il semblait que l’équilibre devait finir par lui manquer, puis un second mouvement où sa jambe bancale parvenait à se positionner légèrement en retrait de la jambe valide en vue du pas suivant à accomplir. Jamais, d’autre part, on ne l’avait vu sourire, et encore moins rire : cela venait peut-être de ce qu’il avait échappé à quelque tuerie, collective ou ciblée, durant la guerre qu’avait endurée son pays entre l’occupation japonaise et la paix provisoire conclue en 1954 ; à moins qu’il ne fût un rescapé d’un camp d’internement ou d’un autre type de bagne indochinois. L’Ordre des Oratoriens, pour autant qu’il y eut déjà été attaché dans notre ancienne colonie, ou la hiérarchie catholique du Sud Vietnam, avait ensuite probablement décidé de son exfiltration – laquelle avait pu conclure un parcours initialement engagé pour échapper aux communistes du Vietminh. Si l’on suivait en son entier cette conjecture, son itinéraire de réfugié l’aurait conduit, à son arrivée en France, jusqu’au collège de Juilly où il aurait été placé, ou recueilli, sans qu’on sût trop bien à quoi ses compétences, qui n’étaient probablement pas des plus visibles, permettraient de l’affecter.
C’est un troisième signe distinctif qui en avait vraisemblablement décidé. Son fort accent vietnamien nous rendait son français pratiquement inintelligible et il s’était résolu à communiquer avec les élèves en frappant dans ses mains ; ce qui produisait à nos oreilles une espèce de détonation qui renseignait sur la puissance qu’il libérait dans ce geste - une puissance que nous mesurions assez justement pour redouter bien plus ses gifles, dont il n’était pas avare, que celles de nos pions, ou que celles du petit nombre parmi les Pères qui recouraient comme ces derniers, mais d’une manière toutefois plus tempérée, à cette façon expéditive de sanctionner nos vétilles. Il y avait tout lieu de penser que la capacité qu’il montrait à obtenir notre obéissance en faisant seulement retentir ses paumes et, une fois qu’était compris le code de déchiffrage de ses percussions, à nous diriger par les secousses sonores qu’il nous imposait, avait déterminé, en son point de départ, la nature de son emploi au sein du collège : une mission d’escorte réservée à la chapelle, où l’on pouvait entrevoir qu’était entré en ligne de compte le souci du Supérieur d’attacher un lien direct à la religion aux fonctions dévolues à ce diacre.
La charge que le Frère Pierre-Marie s’était vu confier, et dont il nous paraissait saisir les critères sur lesquels la direction du collège l’avait ajustée, n’était évidemment pas cantonnée à la surveillance des trajets que nous effectuions vers la chapelle et en revenant de celle-ci. Le plus notable dans cette charge était le gouvernement et l’orchestration de nos mouvements pendant les offices, et tout spécialement pendant les messes dominicales ; la régulation de nos changements de posture y répondait à trois consignes données dans la langue des frappements de mains : un frappement pour ‘’assis’’, deux pour ‘’debout’’, et trois pour nous faire mettre à genoux. Aux claquements de paumes qui venaient ainsi scander le déroulement immuable de la liturgie, et auxquels on s’accoutumait si imparfaitement que la plupart dans l’assistance des collégiens, bien qu’ils eussent eu plusieurs mois pour s’y faire, ne pouvaient s’empêcher de sursauter en les entendant détoner dans le silence de la chapelle, nous obéissions à peu de choses près avec les automatismes d’un grenadier prussien. Pour beaucoup d’entre nous, une part du recueillement qu’ils avaient auparavant accordé à la messe s’évanouissait dans l’attente inquiète du prochain commandement sonore qui dicterait la manœuvre que nos corps avaient à exécuter : si convenablement dressés que nous étions, la promptitude et la simultanéité d’exécution attendues de notre part nous contraignaient à nous tenir sur un qui-vive qui requerrait l’essentiel de notre vigilance et beaucoup de notre concentration, la piété eût-elle à s’en plaindre.
Le grand jour d’une révélation.
L’évènement de la Communion des sixièmes allait ainsi s’inscrire dans l’économie de la vie religieuse sur laquelle s’était ajusté le collège de Juilly. Il en allait de même pour les étapes qui nous y conduisaient. Pour répondre à l’attente des parents qui désiraient que la cérémonie fût dotée de tout le relief et de tous les à-côtés qui la ferait s‘accorder à l’idée qu’ils s’en faisaient, et pour se conformer à l’habitude établie depuis une courte décennie dans le collège, il était prévu que pour nous préparer à la célébration, nous irions accomplir une retraite de trois jours dans un couvent de franciscains. Dans le car qui nous y menait, on ne nous précisa pas où ce couvent se trouvait, et je reste sur ce point dans la même ignorance qu’à l’époque. Des lieux, je conserve en revanche une ou deux images de l’allure très moderniste des bâtiments, de ces images qui dans leur immobilité fixent un instant et lui gardent une netteté incomparable.
A notre arrivée, cette architecture me surprit - je m’attendais probablement à une construction datant de siècles anciens - mais passé cet étonnement, je mesurai que le béton brut des murs s’accorderait au dépouillement intérieur auquel j’aspirais, à l’ascèse dont mes onze ans n’intellectualisaient pas l’exigence mais que je suis bien certain d’avoir recherchée à l’approche du sacrement. Une autre réponse à mes aspirations du moment (que je cernais plus précisément à l’instant où elles se trouvaient satisfaites) me fut apportée par la haute et large courbe vitrée que faisait le fond du chœur de la chapelle où nous étions réunis pour prier, et qui donnait si immédiatement sur la forêt entourant le couvent qu’elle paraissait s’arrondir devant les arbres en effleurant le feuillage des plus proches ; la clarté dont elle emplissait le chœur et la courte nef était propre à susciter ce soulèvement de l’âme auquel je voulais parvenir pendant le temps que nous passions dans cette chapelle, et la lumière ensoleillée qu’en cette toute fin du mois de mai où se déroulait notre retraite, elle dirigeait sur l’autel et sur nos bancs me semblait contenir le rayonnement d’une grâce d’élévation et de plénitude dont j’avais espéré qu’elle me serait accordée.
Avant cette retraite dont nous revînmes au soir de l’avant-veille de la cérémonie, et durant les trois premières semaines de mai, notre emploi du temps scolaire avait dû ménager les espaces nécessaires aux répétitions de la messe de Communion, à raison d’abord de deux séances par semaine. Celles-ci, naturellement, se déroulaient à la chapelle du collège, et sans que leur durée en vînt à dépasser les quarante-cinq à cinquante minutes qui les avaient bornées au départ afin que l’heure suivante de cours ne fût pas compromise. Leur fréquence s’accrut sensiblement dans les dix jours qui prenaient place avant notre départ chez les franciscains. A ces séances, nous nous rendions par classe, ou par fraction de classe s’il s’agissait de faire travailler les chants à ceux des futurs communiants qui montraient le moins de dispositions vocales. Il en allait ainsi le jour où se situe l’épisode dont le récit va suivre et qui ne laisse pas la place à un autre titre que celui de révélation. Avec une demi-douzaine d’autres élèves de ma classe et, ce qui était inhabituel, un effectif à peu près égal prélevé sur les autres sixièmes, nous avions été inscrits pour une séance de rattrapage choral en début d’après-midi. Après la récréation qui suivait le déjeuner, nos condisciples étaient donc rentrés en classe tandis que sous le préau qui longeait le bâtiment formant le côté nord de la cour, nous attendions d’être conduits à la chapelle.
Charge qui incombait donc notre diacre indochinois. Or, celui-ci devait être retardé, ou peut-être souffrant, ou occupé à d’autres de ses taches dans le collège dont nous n’avions pas connaissance. Comme les minutes s’écoulaient, nous nous étions peu à peu égaillés dans la cour et, en cette journée de soleil, plutôt du côté où la vue donnait sur le parc. L’éventualité que la répétition fût annulée ne m’inquiétait pas puisque seuls les cantiques retenus pour la messe étaient en cause et qu’averti que je chantais faux, j’avais résolu de me borner à bouger les lèvres ; je me serais bien davantage alarmé s’il s’était agi de réviser les déplacements qu’il nous faudrait effectuer dans la chapelle, de vérifier les places où nous aurions à nous tenir et de récapituler les gestes qui nous étaient commandés : à mesure en effet que le moment de la cérémonie approchait, mon inquiétude de mal me conformer au rituel qui allait régir celle-ci, et de donner à voir un impair ou une étourderie, s’affirmait de plus en plus présente et de plus en plus accentuée.
La personne du remplaçant du Frère Pierre-Marie ne tarda pas trop à apparaître. De l’allée qui venait des pavillons, s’avançait vers nous cet autre auxiliaire du collège dont nous percevions mal le statut : mi-professeur, mi surveillant, il lui arrivait de temps à autre de remplacer les premiers sur une raison de maladie ou d’empêchement personnel, ou d’encadrer les seconds - ce qu’il faisait sans exceptions pour nos départs du collège un samedi sur deux et lors de nos retours des dimanches soir. Guère plus âgé que nos pions - il devait avoir dépassé de peu la trentaine -, il était marié et père d’une petite fille que nous apercevions parfois dans sa poussette, revenant avec sa mère d’une promenade dans le parc ou d’une station sous les frondaisons du jardin à la française. Depuis le début du trimestre, il avait eu par deux fois l’occasion de nous faire cours, en latin et en histoire-géographie. Dans cette matière, son enseignement qui ne s’éloignait pas du manuel le distinguait du collègue qui, lors de l’une de ses suppléances devant nous, s’était attaché, les larmes aux yeux, à nous instruire des persécutions subies par les malheureux catholiques chinois.
Au physique, il présentait une allure vigoureuse qui n’était pas courante dans l’encadrement du collège, clercs et laïcs confondus. Mais plus que par sa taille ou sa carrure, c’est par son visage fortement charpenté, et plus encore par ses mâchoires saillantes qu’on était d’abord frappé : il semblait qu’un cou moins robuste se serait fatigué à soutenir leur ossature massive qui façonnait ses traits. Dans ce visage, il y avait surtout à remarquer une lueur particulière qui venait animer le regard et sur laquelle mon attention s’était d’emblée arrêtée : une lueur qui demeurait souvent retenue, mais cette discrétion était prise en défaut par de brefs dévoilements d’ironie échappés d’un clignement de paupières, et dans les moments où la gaité, voire la jubilation, se donnaient libre cours et se débarrassaient de toute espèce de censure. Bien plus tard, je serais en mesure de cataloguer l’expression qui filtrait ou qui s’affichait ainsi, en l’associant, chez ceux qui en étaient porteurs, au sourire particulier qui l’accompagnait et la soutenait. Il m’apparaîtrait, de la façon dont se lisent les signes de l’inféodation d’un esprit, que cette expression et ce sourire pouvaient suffire pour caractériser une appartenance au catholicisme le plus foncièrement réactionnaire.
Plus tard aussi, je me risquerai à classer notre personnage parmi ces bons jeunes gens, pleins de patriotisme et de foi, qu’on aurait bien vu s’engager chez les parachutistes pour aller en Algérie, le crane tondu sous une casquette aux teintes de camouflage, mener la croisade de l’Occident chrétien contre le communisme athée. Tous convaincus de livrer ainsi une juste guerre contre cet ennemi intrinsèquement pervers qui soulevait et armait contre nous nos sujets arabes auxquels nous avions tant apporté. Et qui tablait sur le fanatisme musulman, et sur ses ressources héréditaires de férocité, pour faire tomber le rempart du Monde Libre que là-bas, nous, la France, nous étions.
Lorsqu’il parvint à la cour, le remplaçant du Frère Pierre-Marie s’arrêta
juste après avoir franchi le passage où aboutissait l’allée de gravier qu’il
avait empruntée depuis le pavillon où il logeait. Sans hâte apparente malgré le
temps déjà perdu pour notre répétition, il nous fit nous rassembler devant lui
puisqu’il importait que pour se rendre à la chapelle, nonobstant le court
trajet que nous avions à effectuer, notre escouade se mît en rangs correctement
formés ; ensuite, après un demi-tour bien réglé, s’effectuerait notre
parcours vers notre destination. Dispersés que nous étions en différents points
de la cour, notre regroupement prit un peu plus de temps que d’ordinaire :
notre guide n’en montra aucun énervement, nous considérant plutôt avec ce qui
semblait être un certain amusement, et en tout cas avec une réserve de patience
et d’indulgence dont n’auraient pas disposée nos pions habituels. Il nous
pressa néanmoins d’en finir et de constituer le double rang prescrit. Quelques
plaisanteries, sur un mode assez sarcastique mais encore bon enfant,
accompagnaient les injonctions que nous recevions. Était-ce par un
pressentiment d’écolier aguerri et capable de déceler chez ses maîtres les
signes annonciateurs de l’irritation, ou par la perception de ce qu’il entrait
d'inhabituel, et partant d’anormal, dans le détachement apparent de notre
mentor (une perception qu’aurait facilité ce que j’avais déjà appris à déceler
dans ses yeux ?) : quoiqu’il en soit, je ne me fiais pas vraiment à l’air
arrangeant dont il considérait notre lenteur à nous mettre en ordre de marche,
et j’interrogeais plusieurs fois son visage en m’attendant à ce que son
expression devînt moins débonnaire et commençât à se teinter de mauvaise
humeur.
Un indice que je crus saisir sur un mouvement de ses traits, sur un jeu de physionomie fugace, me confirma dans l’idée que nous finissions par épuiser ses bonnes dispositions qui succomberaient bientôt à la contrariété et à l’agacement. J’eus le sentiment qu’il entrevoyait déjà la forme à donner à son revirement, avec juste un reste d’hésitation quant au trait qui marqueraient celui-ci le plus fortement. Et me vint l’intuition qu’il prendrait le parti d’isoler un coupable arbitrairement désigné, plutôt que s’en prendre de façon trop vague à notre collectif, et qu’il aurait donc à choisir la victime pour l’exemple de son exaspération. Presque aussitôt, la prédiction que je venais de me faire se réalisa, à ceci près que je n’avais pas deviné que pour nous remettre au pas, il privilégierait l’arme du mot d’esprit - ou plutôt de la raillerie –, comptant que le ridicule qu’il projetterait sur sa cible amuserait suffisamment les autres garçons pour qu’ils en oublient toute solidarité.
J’avais été dans les premiers à obtempérer à son commandement de nous réunir puisque qu’à son arrivée, je me tenais sur le flanc de la cour qui s’ouvrait, à angle droit, sur l’allée de gros pavés conduisant au parc et, de face, sur le chemin de gravier menant aux pavillons, et par conséquent tout près de l’endroit où il s’était arrêté. Je ne craignais donc pas d’être distribué dans le rôle du répondant qui expierait le retard avec lequel notre petite troupe s’était mise en position. Quand nous fumes enfin rassemblés, son regard courut quelques instants sur nos têtes puis, déjouant mon raisonnement, s’arrêta sur moi. Je n’avais jusque-là jamais eu directement affaire à lui, et j’étais bien certain qu’il ignorait mon nom : qu’avait-il donc remarqué sur mon visage ou dans mon maintien, dans l’allure que je lui avais exposée, qui fut de nature à déterminer si rapidement son choix et à me faire préférer parmi la douzaine de collégiens dont les deux files égales s’alignaient à présent sous ses yeux ? Sans doute - et ce fut, rapidement étayée, mon hypothèse la plus convaincante – s’était-il simplement décidé sur une impression générale pour associer le vis-à-vis que j’étais à l’interpellation qu’il avait en tête de nous décocher, un peu comme on retiendrait pour un film le figurant le plus crédible à l’image. Une interpellation dont il me paraissait bien voir, dans toute son attitude, qu’elle le comblait par avance de satisfaction de soi et du plaisir de nous surprendre et de nous déconcerter. Pour l’agrément qu’il s’apprêtait à tirer de la situation, j’étais cette fois entièrement dans le vrai : me fixant tout à fait maintenant, c’est d’un air de délectation qu’il laissa tomber sur moi cette sentence, prononcée en détachant assez les mots pour que malgré le ton narquois qui l’accompagnait, la conviction nécessaire parût soutenir le jugement péremptoire dont elle empruntait l’apparence :
- Vous, mon garçon, vous avez une gueule subversive !
Naturellement, ni moi ni aucun de mes condisciples qui avait écouté cet arrêt, ne savions ce que signifiait le caractère qui m’était ainsi prêté, ni par conséquent ce qu’il donnait à penser de son détenteur. Si bien que l’intention de faire rire à mes dépens tombait à plat, faute que la raillerie qui me visait fût comprise de l’auditoire devant qui elle était mise en scène. Le mauvais tour pour lequel j’avais été choisi s’arrêta là, et je fus probablement bien le seul ensuite à y repenser.
Quelque temps après, je saurais que « subversion » et « subversif » tenaient une place de choix dans le vocabulaire de l’extrême-droite. Et que pour les enragés de l’Algérie française, au moins en métropole, les deux termes stigmatisaient plus spécifiquement ceux qui considéraient que la rébellion algérienne poursuivait, avec l’indépendance de son pays, un but aussi légitimement patriotique que la motivation qui avait animé, en son temps, la Résistance dans la France occupée. J’apprendrais également que de façon plus large, l’opprobre contenu dans les deux termes englobait à leurs yeux, un peu indistinctement, quiconque professait l’opinion que cette colonie qu’on avait eu la folie de croire irrévocablement conquise au point d’imaginer qu’elle était désormais incorporée à sa métropole comme son prolongement africain, était vouée à être perdue dès l’instant de sa conquête ; et quiconque rappelait que cette conquête avait écrit une page d’histoire aussi cruelle et honteuse qu’avaient été féroces et odieux les moyens répétitivement appliqués ensuite pour la maintenir ; enfin, et surtout sans doute, quiconque partageait le constat que plus tôt s’achèverait la sale guerre qui était menée dans l’illusion de garder l’Algérie sous notre drapeau et mieux, à tout prendre et de toute façon, il en irait pour les deux camps.
Au sortir de la chapelle, où l’énigme du qualificatif qui était venu me singulariser m’avait distrait des conseils dispensés pour que les cantiques de notre répertoire de communiants ne fussent pas chantés trop faux, et dès mon retour dans la salle de classe, je sortis de mon pupitre le Petit Larousse dont mes parents m’avaient doté à mon départ pour le collège. Je m’y reportais souvent, et cette fréquentation régulière s’expliquait, si j’en interroge aujourd’hui la raison, par une manière de climat de liberté que j’y trouvais et qui faisait son prix ; en approchant d’encore un peu plus près cette raison, je discerne qu’en parcourant l’unique volume de ce dictionnaire, je rencontrais ce qui faisait le plus complètement défaut sous le pouvoir des Pères : l’impartialité du savoir et la possibilité de rapporter à soi-même chaque connaissance acquise sans que, de l’extérieur, une contrainte ou un contrôle s’exerçât sur la réflexion que cette connaissance appelait, et sans qu’un chemin à suivre, rectiligne et obligatoire, fût tracé à la pensée.
Rétif par nature à toute espèce de tutelle, et d’abord de ce genre, j’appréciais que mon dictionnaire n’eût rien d’un guide du voyageur consignant des visites imposées et d’autres à écarter, et conçu pour faire silence sur les contrées interdites ou réputées dangereuses ; et qu’il s’offrît à consulter comme l’annuaire des sites d’un territoire on ne peut plus vaste, où les parages périlleux auraient loyalement figuré - quoiqu’en vérité, on ne donnât pas beaucoup de détails sur leurs attraits qu’on tenait à laisser mal connus du lecteur, ni qu’on précisât trop clairement les itinéraires qui y menaient pour ne pas inciter les excursionnistes inexpérimentés à s’y rendre.
J’ouvris donc mon Petit Larousse, et, en ce milieu d’après-midi, à la page recherchée, je lus :
Subversif :
adj. (du lat. subversus, renversé). Propre à détruire, à
saper l’état de choses établi : propos subversifs.
Subversion : n.f. Action de troubler, de renverser un état de choses, des lois ou des principes établis.
Pendant les deux derniers cours de l’après-midi, à la récréation qui les suivait, ensuite durant l’étude puis sur les trajets du dîner au pavillon des coloniaux, et enfin en profitant du court moment passé dans la cour avant la montée au dortoir et de ceux où, dans mon lit, j’attendais l’endormissement, je tournai dans ma tête, alternativement, les définitions que j’avais découvertes et qui ricochaient l’une sur l’autre. Ce n’est, et ma mémoire de cette chronologie est assurément fidèle, que dans la matinée du lendemain, à la pause entre deux cours, que m’apparut, ou plutôt me saisit, l’évidente vérité du jugement qui m’avait catalogué devant mes condisciples.
Depuis que ce jugement avait été prononcé et depuis que le Petit Larousse avait levé l’obscurité qu’il opposait à l’entendement de mon jeune âge, l’introspection qu’il m’avait obligé d’entreprendre, et dont il dépendait qu’il fût confirmé, m’avait laissé un bon moment indécis. Mais enfin formée, sa conclusion s’affirmait résolument sûre d’elle-même : rien n’était plus fondé que l’imputation de subversion qui m’avait été faite et dont il était pourtant clair qu’elle avait été posée à la hâte. Sans qu’on sût si elle avait été un tant soit peu réfléchie et quelque peu étayée sur un trait de mon visage ou sur un signe dans mon attitude qui aurait guidé son auteur, ou ainsi que cela restait le plus probable, simplement lancée à la blague, et tout juste sur une vague vraisemblance entrevue, pour divertir d’une dérision à laquelle je semblais éligible.
Quand la subversion s’affirme comme une vocation.
La certitude à laquelle je parvenais - si je la ressentais comme je devine
qu’on le fait d’une révélation, et si la marque que j’en garderais durablement
serait celle d’une expérience de cet ordre - avait assurément pour elle de
s’appuyer sur une délibération qui s’était imposée d’être la plus exigeante. Au
point que j’ai cherché d’où était venu l’impératif qui lui avait commandé de ne
pas laisser de place pour un doute ultérieur, et par conséquent de ne faire
aucune impasse dans l’examen des preuves qu’elle appelait. Tout me donne à
penser qu’en m’entendant dépeindre comme je l’avais été, je m’étais assigné de mener une
enquête sur moi-même dont rien ne garantissait l’issue, mais que j’avais voulu
si fouillée que j’en ressortais pénétré de la conviction que ce qui avait été
formulé à mon égard se posait comme un diagnostic qui engageait mon existence
et qui, d’une certaine façon, englobait en leur entier ma constitution et ma
nature profonde : pareil diagnostic n’aurait pu souffrir que son
exactitude restât entourée d’une quelconque interrogation, ni par conséquent
que la notification que je m’en faisais fût exposée au risque d’être remise en
cause. Cette inquiétude avait donc été levée, que les réserves nécessaires me
fussent venues à l’esprit pour être rejetées, ou que l’assurance me fût acquise
que la distance où j’aurais tenu quelques autres n’était pas susceptible
d’infirmer le constat sur lequel je m’étais finalement arrêté.
Et ce dont je prenais acte par ce constat, pour le traduire dans mes mots d’aujourd’hui, tenait en ceci : que par toutes les fibres de mon être, j’étais constitué pour considérer la contestation et la réfutation de l’existant, et l’imagination de ce qui devrait s’y substituer, comme la vocation la plus utile au genre humain. Et celle précisément à laquelle il m’était donné d’avoir à répondre.
Que j’étais donc conformé pour ne jamais recevoir l’ordre établi que sous condition d’inventaire. D’abord parce que cet ordre avait été édicté par une autorité, ce qui suffisait à le rendre suspect, et ensuite parce que deux motifs au moins lui valaient le surcroit de défiance qui commandait que sur aucun point, il ne fût entériné sans qu’on l’eût préalablement pesé et apprécié pour le décharger de tout soupçon d’égarement et de malfaisance : le fait d’avoir été institué en une période passée, et donc sous l’emprise probable de préjugés regardés aujourd’hui comme détestables et de certitudes ravalées depuis au rang de superstitions absurdes, et la vraisemblance en découlant d’avoir été agencé sur les ordonnances d’un pouvoir obscurantiste.o
Ces considérants traceront, presque à eux seuls, le parcours de pensée où, au fil des années, je croiserai les idées que je ferai miennes. Et dont, sans jamais fermer la porte à un réexamen du champ et de la persistance de de leur validité et, partant, sans exclure qu’elles soient l’objet chacune d’une révision ultérieure de ma part, je ferai le socle de référence des convictions que je me fixerai de défendre. Pour avoir reconnu en chacune de ces idées une filiation directe, ou une cohérence historique, avec l’esprit de contestation – source de toutes les rebellions contre l’archaïsme, ses injustices et ses oppressions.
Et dans le préambule de ce référentiel, s’affichera en conséquence l’avertissement de ne tenir aucune loi ni règle pour légitime s’il ne se démontrait pas qu’elles étaient justes. Et que leur délibération avait été éclairée par l’intelligence que seule la liberté de la conscience et du jugement peut éveiller. Une intelligence qui se reconnait dans la première et double réfutation qu’elle inspire : la peur d’un désordre ne saurait faire obstacle à la réparation d’une iniquité, et aucune invocation de l’ordre naturel du monde, ou de la société, servir à pérenniser la commission d’un abus, le déni d’un droit, ou le foisonnement des privilèges.
De ces idées encore, et puisqu’il n’y aurait pas de sens à les laisser dans le vague, je dirai que cinq d’entre elles en ont formé la charpente. La première détermine qu’il faut ériger la conscience morale, et les objections qu’il lui revient de soulever, à un niveau plus contraignant que la volonté générale, celle-ci arguerait-elle qu’elle a été exprimée le plus démocratiquement du monde. La deuxième dénonce en toute forme de censure une révocation de l’usage plénier du discernement et un déni despotique du libre examen – et, en même temps, appelle à ne pas tomber dans l’aveuglement qui laisserait une tolérance peu lucide couvrir de son manteau protecteur les contre-vérités les plus infectes. La troisième considère que toute autorité politique dessine une menace dès lors qu’elle n’est pas déléguée et contrôlée par les citoyens à qui appartient la souveraineté sur la nation : une menace qui survient du seul fait que le mandat qui confie la gouvernance de la chose publique n’est pas à tout instant révocable à l’initiative du corps social et de ses représentants. La quatrième réprouve, dans le constitutif d'un collectif humain, toute différenciation arbitraire tant de droits ou de statut que de ressources et de patrimoine, en fondant la condamnation de ces inégalités et dénivellations de situation sur le double motif qu’elles sont intrinsèquement inconciliables avec un exercice égalitaire de la liberté et qu’elles ne sauraient rien avancer qui les décharge des artifices et des impostures sur lesquelles elles reposent. La cinquième, enfin, prescrit d’instaurer les plus puissants recours à la montée des obscurantismes : et d’abord lorsque des croyances, s’adossant tour à tour à ce qui appartient à leurs fonds respectifs ou à leur socle commun d’arriération et d’égarement, mobilisent leur appareil clérical et l’exaltation, ou la fureur, de leurs fanatiques pour assujettir la sphère publique aux dogmes qu’elles ont proclamés, et pour y dicter en décrets les commandements dont elles se veulent les gardiens infaillibles et perpétuels.
Non licet omnibus : reste à élargir la vue.
Ce qui précède a rendu compte d’une confrontation subite. De mon face à face, en ce jour de mai 1958, avec une stupeur et une énigme, et avec l’éveil intérieur qui s’en était suivi. J’ai élargi la vue que cet éveil m’avait offerte sur le moment à la compréhension que j’en ai à présent. Parce que la conscience qui m’était soudain venue de ce que je portais en moi et de l’itinéraire qui s’en dessinait était naturellement plus sommaire que ce que j’ai ici restitué, et parce qu’il importait de mettre mon récit sous la lumière des expériences que j’ai vécues ensuite et de la maturité qui s’est progressivement construite au travers de celles-ci. Cet éclairage ne fausse, ne déforme, ne dénature rien dans le vécu premier - il vise seulement à donner à l’évènement personnel que j’ai traversé sa plus exacte dimension et l’appréciation la plus juste de sa portée.
Non licet omnibus … Il n’est certainement pas donné à tout le monde de croiser son chemin de Damas, et on imagine qu’il en est, de ces illuminations soudaines, de bien des sortes qui sont loin d’être toutes frappées de spectaculaire et signalées par des prodiges. La mienne, dont je viens de retracer les circonstances, eut donc pour théâtre une cour carrée de collège, et le chemin que je parcourus n’excéda pas les brèves distances alentour où mes méditations s’étaient inscrites. Elle avait réuni ses deux acteurs et quelques figurants, mais j’en avais cependant été l’unique témoin - j’entends le seul qui le fût véritablement, puisque l’impact et les retentissements de la courte scène dont j’avais occupé le centre ne furent ressentis, et leur puissance éprouvée, que par moi -, et je resterais donc le seul mémorialiste capable d’en rendre compte.
Et j’en retenais qu’une ironie étrange avait présidé à ce qu’elle se produisît dans ce collège de Juilly, tant et si durablement haï, et à ce que son protagoniste, celui qui en avait été si opportunément l’agent provocateur, fût ce personnage de surveillant auquel par la suite je prêterais une filiation maurrassienne - sa piété catholique excluant en revanche que je le confonde avec les jeunes fascistes dont le groupuscule s’était déjà agrégé à l’époque, et qui exposaient sur les murs de Paris son sigle crucifère une décennie après l’écrasement du III ème Reich.
Ce qu’il y avait de capital dans la nature et dans la signification de l’expérience qui venait de me surprendre ne tarda pas à m’apparaître. Si je pris, en avançant en âge, une mesure de plus en plus complète, de plus en plus profonde et, à bien des égards, de plus en plus intense de ce que la révélation que j’avais rencontrée dans ma douzième année avait imprimé dans ma vie, c’est tout au plus dans les deux ou trois semaines qui suivirent l’épisode que j’ai décrit, que je compris ce qui s’était joué dans ma relégation seine-et-marnaise en l’espace de moins d’une journée : à un instant de ma vie dont je demeure convaincu qu’il avait été déterminé par cette relégation, et plus directement par la violence de l’isolement que j’y subissais, j’avais été gratifié d’un message qui me livrait non l’avis d’un faux semblant de prédestination mais la notification d’une vocation. Sa transmission avait certes emprunté la voie la plus inattendue, et sa formulation avait d’abord revêtu l’apparence un peu obscure qu’ont parfois ce que nous appelons les signes du destin, mais sur ce qu’il m’apprenait de moi-même, il n’était rien à réserver au doute : en attachant à mon apparence physique un trait distinctif où était portée, ou repérée (ce qui au fond revenait au même), la marque propre au tempérament subversif, c’est mon appartenance au parti de la subversion qu’il avait consacrée.
Je n’entrevoyais pas, en revanche, que fortifié par la raideur de mon caractère, l’esprit critique, dont il était forcé que je fusse amplement pourvu pour accomplir la tâche d’objecter et de subvertir qui m’était assignée, agirait tout autant sur les engagements que je contracterais que sur les idées et les situations à l’encontre desquelles il était naturel qu’il s’exerçât. Le don d’une prédisposition à contester engage nécessairement à tenir en abomination toute sujétion communautaire - la communauté, mot que j’haïrais le plus dans la langue française, attend de ses membres qu’ils se conforment aux commandements, aux modes de pensée et aux pratiques par lesquels elle les réunit -, et c’est bien sur ce principe, et sur la certitude que je m’étais formée quant aux exigences qui en procédaient, que je défendrais l’indépendance de mon jugement au sein de chacun des groupes que je croirais pouvoir rejoindre sur des oppositions et des désobéissances partagées. Et dont je me dissocierais tour à tour pour une divergence sur les moyens ou les tactiques auxquels ils auraient recours, ou parce que nos délibérations communes s’appuieraient chez eux sur des raisons ou des intentions trop différentes des miennes et qu’il m’aurait fallu faire mine de partager ; je mettrais dans ces ruptures une résolution aussi ferme que si j’avais eu à me rebeller contre quelque directeur de conscience, à ceci près que l’expression de ma résistance s’efforcerait de ne pas paraître aussi brutale qu’elle l’aurait été face à ce type de personnage - ce à quoi, en vérité, je ne parviendrais que rarement.
Plus encore, il adviendrait que dans mes concertations avec les adhérents à mes convictions ou à mes répulsions, je ne me reconnusse plus dans les unes et dans les autres parce que leur formulation avait basculé dans le registre du catalogue d’articles de foi, ou avait subi la contraction simplificatrice requise dans une notice militante ou propre à mieux convaincre le lecteur d’un manifeste électoral. Je ne prendrais pleinement conscience de la fatalité qui s’attachait à ces dissidences et à ces séparations et qui les gouvernait, et je ne me ferais un recueil de ce qui en avait déclenché les processus, que dans le temps bien plus lointain où, sous le coup d’œil rétrospectif dont je disposerais depuis l’avancement de mon âge, s’exposerait la mesure de l’éphémère durée de mes appartenances successives à tel parti, groupuscule ou syndicat.
Restait une interrogation, non formulée sur le moment mais qui ne pouvait
manquer de me venir un jour à l’esprit. Ainsi irait-elle prendre place parmi
les questionnements qui assiègeraient ma quinzième année et qui s’étendraient
sur les deux ou trois suivantes. Elle se fixerait dans cette question - qui
balançait entre plusieurs rédactions, mais où l’apparence d’hésitation qui se
dégageait de sa forme indécise se justifierait du scrupule de ne laisser de
côté aucune conjecture : fallait-il attribuer une cause ou, ce qui avait à
peu près la même incidence, rechercher une origine au message que j’avais
reçu ? Il aurait été également recevable de l’énoncer ainsi – en
entrouvrant sur moins de sous-entendus : à quelle nécessité ce message avait-il
répondu au moment où il m’était parvenu ? Le hasard avait tenu à la
personne de son émetteur et à l’improbable confrontation qui nous avait réunis,
lui et moi, mais la coïncidence de ces deux surprises, pour singulière qu’elle
fût, ne laissait pas tout expliquer par l’accidentel et l’imprévisible.
Et puisqu’un approfondissement était requis, j’apporterais une première réponse à l’interpellation tardive que je m’adressais, et ce serait celle qui me semblait la moins incertaine et la moins discutable. Elle me confirmait que l’avertissement de ce que serait le fil conducteur de ma vie avait été reçu au plus profond de moi-même, lieu auquel je ne donnais pas de nom mais où le sens du message s’était comme de juste instruit et éclairé. J’avais pu en déduire que, d’une certaine façon, cette divulgation, qui avait quelques traits d’une initiation, avait attendu mon enfermement au collège de Juilly, où l’oppression intérieure qui sur moi s’était refermée la rendait intelligible et lui avait valu d’être presque aussitôt entérinée dans mon intime conviction. Mais, en même temps, je présumais que seul le moment de m’instruire de ce qui allait engager mon existence, restait alors à ajuster : les strates qui, dans ma douzième année, avaient déjà rassemblé ce dont je serais constitué, et qui se composaient de ce que je portais en venant au monde et des apports successifs, heureux et malheureux, qu’y avaient ajouté mes confrontations avec le cercle familial et avec l’espace et le temps que ma naissance m’avait fait rejoindre, devaient être suffisamment nombreuses, compactes et fortifiées pour que soient tracées les grandes directions de mon cheminement de vie. Ne restait donc qu’à me faire deviner le croquis de leur itinéraire.
De ces deux réponses, que ma conviction de les avoir très soigneusement pesées soutenait suffisamment pour que je les attribue à un discernement réfléchi, il ressortait que c’était pour m’avoir éclairé sur les composantes de la part invariable de la conformation de ma sensibilité et de mon jugement, et en me livrant davantage qu’un aperçu de l’usage que je ferais de l’une et de l’autre, que l’annonce imprévisible qui était venue en quelque sorte mettre un terme à mon enfance avait été irremplaçable.
Connais-toi toi-même : l’ébauche s’est dessinée très tôt.
Aux conformations dont j’avais pris conscience ne seraient donc pas
attribuées la signification et la portée d’un destin – un mot qui dès l’instant
où je le connus, me rebuta pour ce qu’il impliquait de renoncement : l’abandon
de la revendication de la liberté, celle-ci étant réduite à la part d’illusion
qu’elle contenait, et le reniement du libre arbitre, lequel ne résistait que
tant qu’on protestait que rien ne pouvait l’abolir. Et si l’un de mes énoncés
était abrité du doute, c’était bien celui-ci : je n’étais pas venu au
monde programmé pour la subversion, et - sauf à se représenter un arrangement
et une orchestration des signes et des secousses de mon début de vie qui
auraient visé à me modeler sur une prédiction de loin préméditée - je ne
m’étais pas davantage heurté aux personnes et aux évènements de mon enfance
pour la seule nécessité d’enraciner plus profondément un sort qui m’aurait été
jeté, m’enchaînant au rôle d’insoumis et de réfractaire et me vouant à des
entreprises de rébellion.
Je ne conteste pas pour autant que la connaissance que j’avais acquise des directions qui m’étaient ouvertes pouvait se prêter à prendre la figure d’une annonciation ou d’un appel, tels qu’il s’en trouve dans les livres des religions. Dans le plus retiré de mon examen, je n’écartais pas d’ailleurs la possibilité qu’une transcendance, un Grand Architecte ou un Père Très Aimant, eût un peu assorti les étapes et les états par lesquels avait cheminé la révélation que j’avais croisée, mais pour le terme où j’allais arrêter mon investigation sur la genèse de celle-ci, je ne déborderais pas de ce que j’étais en mesure d’expliquer par le raisonnement, à moi-même et le cas échéant à autrui.
Cette gueule subversive dont j’avais entériné le constat qui me l’attribuait, tout donnait à penser que par touches successives, elle avait débuté son façonnage dans mes dix premières années, en suivant le parcours étagé qui avait vu ma personnalité se dessiner. En même temps, sans doute, mon esprit s’organisait et se configurait autour d’un début d’attrait pour l’idée de subversion – en se tenant certes aux rudiments et aux ébauches d’entendement par lesquels il avait à passer pour approcher une notion de ce genre. Il s’éduquait sur ses premiers affrontements qui, en vérité, lui faisaient moins pratiquer la subversion elle-même que des parentés et des voisinages de celle-ci dont il était dans la situation de s’instruire, et il commençait ainsi à acquérir les dispositions qui seraient nécessaires à l’accomplissement d’un projet dont il ignorait encore tout. Mais ce que la reconstitution rendait vraisemblable trouvait ici sa limite : se serait-on essayé à y discerner ou à y déchiffrer des traits et des éléments plus originels, en espérant tout percer à jour dans l’esquisse de portrait où s’était découverte la marque distinctive de mon tempérament subversif - ce portrait que j’avais exposé au mois de mai 1958 et qui m’avait valu d’être distingué par mon interpellateur d’alors -, qu’on aurait buté sans recours sur la combinaison impénétrable de l’inné et de l’acquis qui aurait fait barrage de l’obscure distribution de ses assemblages où réside son heureux mystère.
Si, arrivé à ce point, je m’éloigne des circonstances et des causes de la manière d’apparition qui s’est arrangée pour moi au collège de Juilly pour m’attacher au prolongement que sa survenue a eue dans ma vie, c’est à une double assurance que je m’arrête. Je puis soutenir que sur les six décennies qui ont suivi mon enfermement en Seine-et-Marne, aucun des choix auxquels je me suis rangé, qu’ils aient été, à la place où je me trouvais, d’ordre éthique ou politique, aucun de mes raisonnements ou tout bonnement de mes réflexes devant une situation ou une péripétie donnée, ni aucun de mes engagements d’adolescent puis d’adulte, n’a jamais été étranger à l’inscription qui, à ma douzième année, m’avait été proposée et à laquelle j’avais souscrit en me plaçant, et suffisamment en connaissance de cause, dans le camp de la contestation. Il est arrivé à mes idées de se modifier sur quelques sujets d’importance - quitte à ce qu’une révision ultérieure vienne, plus ou moins tardivement, les restaurer dans leur conception première -, telle de mes positions a pu changer ou se réformer, des erreurs ou des sottises ont su quelquefois m’abuser, et trop longuement pour certaines, mais le principe qui m’a dirigé lorsque j’avais une conviction morale à me former, une résolution particulière à me fixer, ou un avis à trancher sur la conduite ou les prétentions d’autrui, a toujours suivi le fil directeur que j’avais saisi en ratifiant l’imputation qui m’était faite d’exposer le visage d’un subversif. Aussi bien ne me suis-je jamais interrogé sur les opinions que j’avais avancées ou soutenues, sur les révoltes qui m’avaient soulevé et sur les controverses dont je m’étais mêlé, sans que m’apparaisse aussitôt l’articulation qui reliait ces faits de mon histoire personnelle consignés dans ma mémoire, et dont, d’une façon ou d’une autre, l’esprit de rébellion était immanquablement à la source, à ma prédisposition à rejeter l’ordre établi dont il m’avait été donné de prendre si précocement conscience.
De cette articulation irrécusable découle une seconde assurance : pour les décennies que je considère, le recul sur l’évènement dont j’achève la relation me livre comme l’aperçu d’une gratification. Ce mot a-t-il ici sa place ? D’autant qu’il désignerait un état qui a certainement été imparfait et incomplet, comme le veut ici-bas la nature des choses, mais, dans le choix que j’en fais, j’aperçois ce qui vaut pour d’autres existences que la mienne et qu’il ne m’apparaît pas présomptueux d’énoncer, un peu comme qui voudrait le faire d’une moralité : ma vie, d’abord, s’est maintenue dans un alignement libre et résolu avec l’avertissement que j’avais reçu de ce dont je serais fait et de ce qu’elle aurait à en attendre, et il se trouve là une continuité qui ne craint pas trop d’être réfutée ; et la cohérence qui s’en dégage, si saillante qu’elle pourrait ombrer les autres traits du passé, dessine une image et commande une impression de quiétude où je distingue la part du contentement et celle de l’apaisement. Constat paradoxal si je songer aux discordes et aux ruptures, et aux désarrois et aux alarmes, dont le fil de mon histoire m’avait semblé avoir été tissé, mais qui ne se laisse pas mettre en doute même si l’image et l’impression ainsi perçues figurent des représentations d’après coup. Qui m’amènent à ce qui n’est pas une conclusion mais plutôt un condensé : cette même vie s’est accordée, a peu près en tout, avec la révélation que j’avais eue de ce qui, sous la condition que mes dispositions fussent mises en œuvre, lui donnerait un sens.
De ce que la condition en cause a été remplie, procède cet aperçu de
plénitude que, tardivement, je découvre : pendant toutes ces années et dans un
compartiment bien cerné de ce qui j’y ai vécu, en rendant ces dispositions
agissantes, j’ai eu le bonheur subversif d’être moi-même.
Martin AVAUGOUR
(Didier Levy)
24 septembre 2026
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