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jeudi 26 mars 2026

L'ABSTINENCE exigée, une incompréhension ou une ingratitude ?

 > Ou d’abord une aberration construite par les autorités des cultes qui tiennent ‘’l’acte de chair‘’ pour foncièrement impur.

 

> D’où ce manifeste et cette méditation. Proposés aux croyants et aux non croyants. Pour partager une même libération des arriérations du pur et de l’impur.

Et des névroses que le cerveau humain accueille avec une inépuisable hospitalité. Ou qu’il ne cesse de nourrir quand il les a lui-même produites.  

Un article qui fait écho à un autre article*, d’inspiration voisine et très remarquable, mais qui le prolonge dans une tonalité plus accusatoire et plus polémique.  

Il se présente comme une confrontation des intellections religieuses de la sexualité, entre assimilation de la chair au péché et recherche spirituelle visant à élever l'acte de chair en tant que don de D.ieu. 

Une confrontation qui oppose, à son départ, la sacralisation de l'abstinence qui s'est ancrée dans les christianismes depuis leur origine - et la dévaluation catholique du féminin qui est allée de pair -, et le legs par le judaïsme du sens de la création d'humains sexués - une signification initiée par le récit de la Genèse. 

Une confrontation qui a voulu dépasser son interpellation des arriérations derrière lesquelles l'Eglise romaine a fortifié l'institutionnalisation de son pouvoir. En tentant un dépassement exégétique susceptible d'être lu par nombre de catholiques et d'autres croyants, mais aussi de non croyants, comme une ouverture au service de l'intelligence du croire et de l'attrait pour le champ spirituel.  


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« VIVRE COMME FRÈRE ET SŒUR » :

ou l’abstinence, entre incompréhension et ingratitude.


Un texte qui veut faire écho à un article de Marcel Bernos*. Lequel nous apporte une réfutation, calme, posée, et qui a tout pour donner à penser qu’elle est sans appel. 

La réfutation de la gangue de préjugés, d’inventions et d’emprunts à des dévoiements de l’esprit humain, sous laquelle – hors quelques exceptions éclairées – le christianisme configuré et institutionnalisé par ses églises a enfoui ce dont il était né : l’esprit et la pensée du Galiléen. Une gangue formée et épaissie sur des millénaires, et dont la pesanteur se lit notamment aujourd’hui dans l’incompréhensible et injustifiable exclusion des femmes de ce que le catholicisme désigne comme les ‘’ministères ordonnés’’, et de leurs fonctions annexes – et tout autant dans les raisons qui lui sont prêtées. 

>>> L’invention du ‘’pur’’ et de l’‘’impur’’. 

Le point de départ de cette réfutation est donc le débat ouvert sur l’ordination d’hommes mariés : une possibilité qui serait assujettie à la condition impérative que, dans le couple concerné, l’homme et la femme, sans se séparer, se soumettent à l’obligation « de vivre comme frère et sœur ». D’où la question qui vient immédiatement à l’esprit : pourquoi, Seigneur, faudrait-il que cet homme et cette femme cessent d’exprimer leur amour dans la relation charnelle où ils se sont unis ? Question qui n’attend pas longtemps sa réponse : parce que « l’acte sexuel est impur même entre gens légitimement mariés ». 

En résulte que la « continence (est) exigée pour servir Dieu », une continence synonyme de ‘’pureté’’. Et qui identifie ainsi le ressort mental qui crée de toute pièce le critère d’aptitude au ‘’service divin’’. Quant à l’exclusion des femmes de ce service, elle déborde de beaucoup le champ de l’acte sexuel puisque le féminin est jugé impur par nature : d’une impureté qui est irrévocablement liée aux menstruations et s’étend à l'accouchement. En toile de fond des interdits surabondants et des plus humiliants rituels de purification, se projette aussi la faute imputée à Eve, qui fait de la femme la source du péché. 

L’association des menstruations à une image de répulsion – par ignorance ou déni du processus biologique amenant au don de la vie - façonne, et très probablement depuis la nuit des temps, la représentation d’une disqualification du féminin pour cause de souillure. Une représentation qui a pu tirer son invention des effrois ou des dégoûts, suscités par la vue du sang – et plus profondément de ce que la capacité au symbolique de notre espèce est allée puiser dans des sauvegardes primaires imprimées dans son cerveau archaïque pour en faire le matériau de sa relégation du féminin. 

Cette fabrication d’un corps ‘’souillé’’ appelait presque naturellement celle des notions de ‘’pur’’ et d’’impur’’, bâties sur des fautes ou des simplismes de traduction (et si pernicieusement névrotiques). Deux concepts que le monothéisme aurait dû invalider et anéantir : comment un Dieu reconnu comme unique et comme source du Bien aurait-il pu créer quoique ce fût d’impur ? 

>>> Le littéralisme :

comment fabriquer des idoles avec des mots ? 

L’opposition de la pureté et de l’impureté est pourtant censé avoir concouru à l’immense corpus de prescriptions auxquelles se réfère le judaïsme, dont celles qui, sous la codification de ‘’pureté familiale’’, régissent la séquence menstruelle, son avant et son après : le nombre des intimations que l’homme et la femme ont à y respecter et la notification si minutieuse qui en est faite pour chaque clause particulière traitée, ont pu convaincre que résidait là pour les juifs l’un des sujets les plus essentiels parmi ceux traités dans les énoncés et les interprétations de la Loi. 

Mais cette conviction, qui renvoie aux courants orthodoxistes du judaïsme, ne se comprend-elle pas comme entachée d’un tel littéralisme et d’une telle fixité qu’elle produit d’elle-même sa mise en examen ? Pour la simple raison, que rien ne parait plus intrinsèquement étranger à l’intellection juive que l’interprétation qui s’arrête au premier degré et que l’immobilisme de la pensée. 

D’autres courants du judaïsme ont interprété cette codification dans un sens symbolique ou allégorique – ce qui pouvait s’accorder, entre autres ouvertures, à l’un des guides de l’approche des écrits : ‘’pour chaque verset, il est sept lectures’’. 

En est ressortie une émancipation où la textualisation initiale s’entendait comme une somme d’intimations archaïques, figées sur les enracinements de leur composition (puis de leurs traductions), dont la conservation n’aurait eu pour sens que de procurer la matière première de toutes leurs élévations exégétiques et, partant, de tous leurs dépassements spirituels à venir. 

>>> Qui a ajouté à la Parole que « l’acte sexuel est impur » ? 

Ce qui appartient en propre au christianisme occidental, en tant que religion de pleine séparation d’avec le judaïsme, est d’avoir entouré d’une impureté de principe apodictique la relation sexuelle, en elle-même et en ses composantes. Comment ce flétrissement de ‘’l’acte de chair‘’, sa conjugaison avec l’état de péché, et sur le mode du péché le plus fustigé, ont-ils pu s’élaborer, se concevoir comme irréfutables et être érigés pour des millénaires en constituant de l’appartenance chrétienne ? 

Sinon comme l’une des inventions greffées sur le message originel, ou l’un des emprunts faits à d’autres cultes, dont la validation est l’œuvre de l’appareil ecclésiastique qui prend le pouvoir à compter du IVème siècle et qui, dès Nicée I, s’investit de la légitimité de reconfigurer, par les dogmes et doctrines qu’il consacre, ce qui avait été transmis de l’enseignement du juif Jésus. Une reconfiguration qui ira, entre autres ajouts à cet enseignement et autres séparations radicales d’avec les sources juives, de la conceptualisation trinitaire à l’énonciation terminale de l’Immaculée conception. 

Passés les premiers siècles, et le foisonnement de leurs lectures interprétatives des restitutions tardives du legs de la Parole, les nombreuses communautés d’intellection et les multiples dissidences exégétiques - constituées pour une large part dans une mitoyenneté judéo-chrétienne - entrent dans un processus de marginalisation : leur élimination s’inscrira dans la volonté unitaire de l’Eglise qui fonde la nouvelle religion et en édicte le credo, et qui entame son interminable construction disciplinaire. 

Une construction à laquelle appartient la réprobation de la sexualité, et son enracinement dans le discours prescriptif tant du catholicisme cléricalisé que du protestantisme conservateur. Avec l’illustration confondante qu’en donnait la direction médiévale des consciences, en enseignant que la recherche du plaisir dans l’acte de chair conjugal se positionnait comme un péché pire que l’adultère. La formulation se ferait sans doute aujourd’hui plus prudente, mais le fond de la pensée a-t-il vraiment significativement changé ? 

Il suffit pourtant de relire la création de l’humain telle que la Genèse en transmet la figuration pour prendre toute la mesure de la séparation chrétienne d’avec l’éclairage biblique du sens de l’apparition d’une humanité sexuée. Un sens qui ressort d’une démonstration en trois actes : Dieu observe qu’il n’est pas bon que l’Adam premier, dont il est répété que « homme et femme il a été créé », reste seul ; il le sépare donc en deux êtres distincts, donnant vie à un homme et à une femme, et, en même temps, il répare cette séparation en offrant à ces deux créatures différenciées le moyen de se réunir à nouveau à chaque acte d’amour partagé. Le judaïsme reconnaitra cette union en son accomplissement, signifié dans la chair, qui met en œuvre la transmission de la vie et la plus intime communion des âmes et des corps. Communion dont procède, dans toutes ses composantes et ses apports réciproques, le bien être promis au couple. 

>>> Tout n’était-il pas dit dans la Genèse ?

Résumer en à peine plus de trois lignes une intellection juive n’est pas seulement ce qu’il y a de plus téméraire : redisons que c’est toujours voué à être réducteur. Mais, ici, il importait d’abord de placer en leur opposition radicale les visions de la sexualisation respectivement portée par l’entendement juif qui exalte le récit de la Genèse, et par la sanctification de l’abstinence à laquelle n’a cessé d’œuvrer le ministère chrétien, en réduisant l’acte de chair à l’impureté qui entoure sa commission. 

Une opposition où se lit - et peut-être plus clairement encore que dans les inventions dogmatiques de la théologie conciliaire chrétienne - le divorce entre un christianisme érigé en religion et sa source que cartographie le monothéisme juif. 

Parce que la séparation qui y intervient est exemplairement marquée, en tant que rupture de filiation, par un abandon de l’écrit biblique, et du plus signifiant en ce qu’il met en images l’apparition de l’Homme en deux créatures sexuées porteuses de la même vocation : celle d’insuffler l’esprit d’amour, et de l’inscrire en actes d’amour, dans un monde où l’attachement et l’affection existait déjà dans les espèces animales, mais où notre espèce reçoit la mission de faire de cet amour, dans ses formes et expressions multiples, le fil conducteur du vivant jusqu’à la consommation des siècles. 

Ce qui interpelle les constructions humaines des prohibitions attachées à la chair, qui ont en commun que leurs auteurs les ont édifiées pour attribuer à Dieu des injonctions et des interdits qu’ils tiraient inlassablement des désordres de leur appréhension mentale de l’existant et du vécu de la sexualité. 

L’interpellation leur oppose le cheminement spirituel dessiné dans la rédaction de la Genèse pour ouvrir tous les couples au discernement de la raison d’être du don d’amour. Pour les mener à la grâce indépassable de pouvoir intimement ressentir la bénédiction de ne plus former qu’une seule chair, et d’atteindre, dans cette expérience indicible vécue en un instant, l’aperçu d’une conscience de leur fusion dans un même être. 

Une fusion où la chronologie biblique de la création humaine s’inverse juste le temps de rendre au désir et au plaisir leur vocation : mener les deux êtres qui s’unissent à une réintégration amoureuse, intermittente et fugitive, dans une image du premier Adam. 

>>> « ...et ils seront une [même] chair ». 

Citer, là encore, la Genèse, et après avoir plaidé que l’acte de chair est un don du Créateur, n’est-ce pas répondre à la question, si adroitement subversive, de Marcel Bernos qui fait le titre à son article : ’Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? ‘’. Et par un « oui » que ne suspend aucune hésitation. Parce qu’au plus lointain de notre connaissance, Genèse 2 nous a appris que le mariage existe du seul attachement que se portent les futurs époux et qui, à la joie de Dieu, s’épanouit entre eux : 

« … l'homme (…) s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ». 

Nul besoin de sacramentel, de rituel ni de bénédiction officiée : en son épanouissement, le partage consenti de l’amour contient tout ce qui transforme cet homme et cette femme, en les nantissant de la grâce de se rejoindre, corps et âme, et de s’incarner dans l’unité du couple humain. 

Et le texte biblique, dans sa conclusion, surélève encore l’attachement dont procèdent cette grâce et cette incarnation, en mettant en lumière que la pudeur n’y a pas de place : « L'homme et (la) femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte ». Cet abandon de la pudeur se lit comme une insistance pédagogique : la confirmation, indéniable et presque cinglante, que les deux êtres deviennent un, qu’ils vivent et qu’ils se voient en « une seule chair ». 

Il se lit aussi comme une remontée à la source du cheminement spirituel qui rend inséparables les constituants et les élans de l’amour. Et qui restitue ainsi au désir et au plaisir la dimension que Dieu leur a conférée par sa création d’êtres sexués. Un chapitre de la Création qui ne témoigne pas seulement de l’amour divin – déjà tout entier à l’œuvre dans chacun des chapitres qui l’ont précédé -, mais qui suggère que cet amour et celui qui attache deux créatures l’une à l’autre sont de même essence. 

De là peut nous venir l’intuition que dans le moment où ces deux créatures s’unissent par l’acte de chair, une lueur spirituelle porteuse du sens de leur communion viendra donner, sur le temps d’une pulsion de la vie, un éclat de sa lumière à leur orgasme. 


Didier Levy - 21 mars 2026 

* " Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? " – Article publié par le blogue « Garrigues et Sentiers » le 3 février 2026.

https://www.garriguesetsentiers.org/2026/02/choses-vues-ou-entendues-29-faut-il-supprimer-le-mariage-de-la-liste-des-sacrements.html 

NB : l'auteur de cet article, contrairement à ce que donne à penser son patronyme, n'est pas juif - du moins dans la définition qui a très majoritairement cours dans les principaux courants du judaïsme. Sa mère et sa branche maternelle étaient catholiques, et c'est dans cette religion qu'il a été élevé et éduqué. Plus tard, il s'est mis en recherche de la connaissance et des intellections attachées à sa filiation juive du côté paternel et dont il n'avait eu, dans ses années de jeunesse suivant l'Occupation, aucune transmission. Le point de vue qu'il développe dans son texte fait partie de son incessante confrontation entre les pensées chrétiennes et juives (il en était allé de même notamment pour son article "La honte du corps : un blasphème millénaire ?" publié par Garrigues et Sentiers le 3 janvier 2023, et faisant déjà suite à un article de Marcel Bernos). 

samedi 17 janvier 2026

LE POINT. ENTRE LE D ET LE I, ou : Les Juifs ne créent ni leur Dieu, ni son Nom.

        Il s’agit bien de ce D.ieu, qui nous déconcerte tant, et de ce point entre le D et le I dont les approches, et a fortiori les interprétations, produites par le judaïsme, outre d’être nombreuses et fort complexes, sont si profondément raisonnées au sein de la Tradition et de la pensée dont elles émanent, que l’investigation que nous pourrions y mener ne tarderait pas à nous faire renoncer à en dégager une signification assurée. Rien d’étonnant au reste : car nous serions en interrogation de la spiritualité de l’infini, là où le monothéisme se reconnait en ce qu’il enseigne que ‘’pour chaque verset, il est sept lectures’’.

Ce qui se retrouve comme le point commun à tous les déchiffrages des appellations données à Dieu dans les Ecritures et les textes du judaïsme pour ne pas lui attribuer un Nom. Et qui s’accorde à l’intellection juive selon laquelle ‘’rien ne peut en définitive être dit de Dieu’’ [1].

 

« Le Nom » et tout est dit.

L’intimation qui nous vient ainsi des Ecritures peut donc s’entendre comme celle de ne pas donner de nom au Créateur – si ce n’est précisément, du côté du judaïsme et pour le respect le plus rigoureux de cette intimation, celui de « Le Nom ». Les délimitations du champ de cet interdit ont, de plus, toutes été assorties de l'interdiction de se servir d'un mot de substitution qui puisse se transformer en la figuration d'une idole ou en son équivalent.

L’ensemble du prescriptif qu’on a tenté ici de résumer constitue un énoncé qui fait corps avec le monothéisme, et qui est par conséquent à jamais inséparable de celui-ci (il se retrouve évidemment dans l’Islam). Pour les juifs, il se traduit par le fait que ceux-ci ont à leur disposition : D.ieu, L'Eternel et en fin de compte la suite des 72 noms qui forment les appellation, immensément complexes, validées dans la très longue durée du judaïsme, et dont la codification en hébreu ouvre un champ presque infini à l'exégèse, ainsi au demeurant que les modes de lecture qui s'y attachent [2]. De leur côté, les chrétiens ne se sont pas détachés de ce prescriptif : ils ont retenu le Père, tout employant Dieu (et mon Dieu) ; s'y ajoutent toutes les appellations appliquées à Jésus, spécialement celles de Le Messie et Le Sauveur ; plus celles qui peuvent en appeler à une tentative de clarification – ainsi face à l’opacité trinitaire, pour interroge, sans réponse possiblement unanime, le Fils de Dieu en sa cohérence avec le Fils de l'Homme. Seigneur, pouvant, lui, s'adresser au Père et au Fils.

Et dans l’inventaire auquel les substitutions visant l'invocation de Dieu peuvent donner lieu, l’impression susceptible de prévaloir ne serait-elle pas que, pour l'écrit, l'invention de D.ieu par le judaïsme apparait comme la solution la mieux accordée à l'intellection du monothéisme quand celui-ci doit se tourner vers la plus indépassable figuration du spirituel : les juifs ont trouvé un mot imprononçable, comme l'Etre qu'il évoque est inconnaissable. Pour l'oralité, pour la parole humaine, ils ont aussi privilégié ce qui renvoie à l’Inconnaissable, à ce qui gravite autour de Lui.

 

Les chrétiens et l’inconnaissable.

Pour ce qui est du christianisme, méditer sur ce D.ieu peut-il offrir le point de départ d’une rencontre et d’une révision spirituelles ? La réponse se risquera à se faire négative : la sécession chrétienne d’avec le judaïsme, aboutissement de la séparation progressive, au cours des premiers siècles de ‘’l'ère chrétienne’’, des christianismes primitifs et du judaïsme rabbinique, a distingué et confronté pour des millénaires deux religions dont la plus récente méconnaitra jusqu’à Vatican II sa filiation, du moins en ce que celle-ci avait de plus essentiel, avec la plus ancienne. De sorte qu’elle tiendra entre ses mains une transcription humaine de la Parole dont l’intellection sera privée des signifiants déposés dans les écrits juifs constitués au fil du temps, et, partant, dans toute l’étendue des référentiels sur lesquels le juif Jésus a construit et délivré son enseignement.

Comment ne pas en venir à penser que le christianisme, en délaissant ce champ de fouilles – inépuisable -, a comblé les vides de son appréhension en en se dotant de concepts étrangers au monothéisme originel, voire en s’ouvrant à des emprunts auprès des paganismes qui l’entouraient ? Tandis qu’avec l’institution précoce de son appareil ecclésial, il se reconstruisait un Temple et installait un ordre de prêtre dont le judaïsme s’était, lui, libéré à la chute de son propre temple.

Les chrétiens ne sont pas, pour autant, privés de tremplin pour se lancer dans une examen critique de l’armature théologique des christianismes. Et, avec une liberté égale à celle des non-croyants, dans une mise en examen, une à une, des interprétations, le plus souvent figées depuis les siècles les plus lointains, qui ont été le matériau de cette armature et des surabondantes édictions doctrinales que celle-ci a produite. Avec l’idée qu’en ce révisionnisme contestataire, l’élan de la pensée pouvait venir, comme dans le judaïsme, d’une échantillon de mots, assez impénétrables, ou au moins assez grandement complexes, pour remettre en mouvement ce qui n’aurait jamais dû être statufié. Ou d’un mot unique, accordé à une manière d’intuition ou éclairé d’une franche lumière, auquel confronterait la relecture de ce qui nous est venu de l’enseignement de Jésus le nazaréen : n’est-ce pas privilégier le plus probable que de s’attendre à ce que, dans cette relecture, la confrontation se lie à l’affirmation révélatrice que Dieu est amour ?

 

« Dieu est amour », et de nouveau tout est dit ? 

Amour n'étant pas une propriété attribuée au divin, mais l'un des noms qui nous viennent presque naturellement quand notre esprit se tourne vers le Père. Et peut-être le seul dès lors que notre entendement en est venu à concevoir que ses questions ont à cheminer dans une subversion de l’acquis tel que celui-ci a été a gravé dans nos mémoires. Hors de cette subversion, Amour a déjà pour lui de s‘accorder avec l’interdiction de donner un nom à Dieu, ou de lui en attribuer un qui façonne une idole.

Aborder ce qui fait le fond de ce "Dieu est amour", c’est déjà croire pleinement que l’esprit n’entend pas cesser de venir au monde. Et s’il en faut un indice, ne se lit-il pas déjà – même pour qui est le moins porté à se référer à la pensée d'ecclésiastiques - dans ces phrases du théologien français, François Varillon sj : "Dieu n'est qu'amour. Il ne peut donc que ce que peut l'amour. Mais que peut l'amour ?".  Leur intelligence, sans doute parce qu'elle s'aventure aux abords du champ de l'hérésie - en ce qu'elle donne à concevoir que la Toute-puissance de Dieu rencontre une limite -, nous laisse aussi deviner une piste qui sinue vers le mystère du mal : une piste infime, mais qui a tout pour se tracer très profondément dans notre esprit.

Amour n'a-t-il pas en fait une autre signification que celle d’un synonyme, ou celle d'un équivalent ? Ne propose-t-il pas - dans un saisissement de ‘’la beauté du monde qui éclate mystérieusement’’ - un autre nom de D.ieu, et plus décisif que ne pourrait l'être L'Eternel ? Car il rend compte, non pas seulement de tous les infinis auxquels renvoie la référence à l'éternité, mais - et en totalité - de l'idée qui peut habiter et éclairer notre monde spirituel : l'amour est en D.ieu, il en est, vis à vis de nous, comme l'âme créatrice, et par là il contient en son entier le sens de l'œuvre de création.

La vraie perfection de l'Alliance ne résiderait-elle pas dès lors dans la promesse qui ne s'y énonce pas, mais que la Parole a commencé à faire entendre. Une promesse qui peut se projeter vers le jour où le Nom propre, donné pour ne pas être prononçable, le deviendrait et serait accessible à la compréhension : celle précisément que penser au mot Amour, c'est déchiffrer le tétragramme YHWH.

Aurions-nous un récit prophétique de ce déchiffrement, celui-ci ne ferait-il pas une place à l'instant où le buisson ardent se verrait rallumé pour œuvrer à cette intellection, et pour y éclairer rien moins qu’une nouvelle révélation : le créateur et la création ne se distinguent pas dans l'amour, et cela vaut pour toutes les acceptions de l'amour, pour toutes ses expressions et dans toutes ses dimensions. Et dans toutes les élévations où l'amour unit, corps et âme, deux créatures qui n'en feront plus qu'une - la vocation fusionnelle que génère et accomplit le couple pouvant, qui sait, proposer également une belle esquisse de la communion universelle espérée pour la fin des temps.

Ce qui se lirait comme la révélation ultime qui nous offrirait de comprendre que l'amour est l'alpha et l'oméga. Qu'ainsi il précède le commencement, et règne sans partage dès le jour où toute finitude de la vie qui l'a mis en doute est abolie. Et qu'ainsi se fonde alors la résurrection des corps.

Didier Levy

 

NB : l’auteur de cet article, contrairement à ce que son patronyme conduit tout naturellement à penser, n’est pas juif – il n’est pas reconnu comme juif dans la plupart des courants du judaïsme parce que sa mère était catholique. De sa branche paternelle la plus proche, agnostique depuis au moins deux générations, aucune transmission du judaïsme ne lui est venue. Et d’autant moins, que pour ses parents qui avaient vécu les drames et été témoins des horreurs de l’Occupation, la prudence commandait que cet enfant, né peu après la Libération, ne soit pas identifié - hors son patronyme - par des traits de sa filiation juive. Tard dans sa vie, il s’est penché sur ses racines inconnues, et a commencé à entrevoir, appuyé par des éclaireurs de premier plan, quelques premiers abords des profondeurs immenses de la pensée juive.

[1] Citation qui renvoie à la théologie dite négative, approche qui insiste plus sur ce que Dieu n'est pas que sur ce que Dieu est.

[2] Un ‘’champ presque infini’ dont le point culminant, et inatteignable, se situe dans la confrontation, partagée par juifs et chrétiens, d’un insondable énoncé qui récuse toute interprétation jusqu’à la fin des temps : ''Je Serai celui qui Sera'' [celui que je serai]. Une récusation encore plus extrême résidant dans l'imprononçable YHVH : le nom révélé à Moïse au buisson ardent, et qui est ainsi un don de Dieu « car les Juifs ne créent ni leur Dieu, ni son Nom ».

 

lundi 17 février 2025

¤ ESPRIT DES LUMIERES VERSUS EMPOISONNEMENT DES ESPRITS

 

                Ouverture d’un nouveau chapitre ?

L'engagement pour la dignité humaine, et donc la liberté, en Iran est  un combat naturel pour ma génération et pour celles qui l’ont suivie. Et d'abord parce qu'il se situe sur un terrain hélas très connu. En ce qu'il en appelle, ce combat, à des confrontations qui sont en quelque sorte familières pour avoir parcouru les deux siècles précédents.

Rien de semblable dans l'émergence et les conquêtes, qu’on se prend à penser sans retour, du nouvel avatar, terrifiant, de l'esprit du mal.  Celui qui procède par une contagion aussi rapide qu’elle se montre irrésistible. Et dont l’incarnation la plus spectaculairement visible, la plus immédiatement exemplaire et de très loin la plus nantie en capacités de nuire, tient en un Trump réélu – et réélu en un personnage refaçonné en pire de ce qu’il exposait en 2016 d’obscénité politique.

Mais cette incarnation de l'esprit du mal n’aurait pas grand-chose à montrer du capital de maléfices qu’elle renferme si elle n’était pas flanquée par la phalange des muskistes, chez qui démences et fanatismes se confondent, qui entend changer le monde.

L’hégémonie qui est son but tracé à très court terme est celle du profit – non plus celui dont le règne a été combattu par les socialismes, mais une idole armée de foudres invincibles et érigée par la finance, les marchés et les géants du numérique.

Les réseaux de conversion à cette religion pétrie d’un nouveau fondamentalisme, dont les dogmes sont sans doute plus absolus encore que ceux des cultes antérieurs, sont tissés depuis nombre d’années, non pour convaincre mais pour dégrader les entendements humains, inclus ceux qui avaient progressé vers une émancipation des pires arriérations : ces réseaux n’ont rien de ‘’sociaux’’ car tout les assimile à un empoisonnement des esprits.  

Après le Brésil de Bolsonaro, l’Argentine est déjà convertie, l’Allemagne est menacée de l’être, et le Danemark a devant lui les prédicateurs qui débarquent au Groenland … Autant comprendre qu’il n’y aura pas d’abri, hors l’ombre revigorante qu’offre l’esprit des Lumières – de toutes les lumières authentiques.

Pessimisme que tout ceci ? Ou tout simplement la réflexion que nous sommes face à un monstre dévorant les intelligences, et que cela nous éclaire sur l’impuissance qui a sévi au moment où le nazisme montait en puissance. Et qui s’applique à toutes les tyrannies.

Didier LEVY 

D'HUMEUR ET DE RAISON.

Publié le par le blogue Garrigues et Sentiers

samedi 12 octobre 2024

¤ SOMMES-NOUS EN 1789 ?


                Des Etats Généraux de 1789 a surgi un nouveau monde politique.

           Qu’en sera-t-il de la dissolution que nous venons de vivre ?


I – INTERROGER L’HISTOIRE SUR LES RESSEMBLANCES QU’ELLE SUGGÈRE.

Le rapprochement, à 235 ans de distance, a tout a priori pour paraitre incongru. Quel point commun entre la réunion de l’assemblée des Trois Ordres du royaume - institution dont l’archaïsme éclatera au grand jour quasiment dès sa convocation et, on ne peut plus visiblement, dans les péripéties et désordres qui entourent son élection -, et la dissolution de l’Assemblée nationale prononcée par le président de la République au soir d’élections européennes défavorables à son camp ?

A coup sûr aucune similitude. L’Histoire, au demeurant, en connait-elle jamais d’une époque à une autre ? Mais sa réponse sera moins tranchée si on l’interroge sur des ressemblances.

A cet égard, la lecture de l’ouvrage d’Emmanuel de Waresquiel sur les sept jours (17-23 juin 1789) qu’il dépeint comme ceux où ‘’la France entre en révolution’’ [1] offre, dès ses premières pages, un tableau de la France sur laquelle règne Louis XVI où prennent place toutes les divisions, antagonismes et colères qui, par leur nombre, leurs diversités et leurs enracinements, démontrent que la monarchie et l’Ancien régime ne pouvaient plus se réformer. Le royaume n’en était plus au temps de la révision de ses règles, à la modernisation de ses formes de gouvernance par trop vétustes. Autrement dit, le système en place avait ‘’fait son temps’’.

Un tableau qui s’aggrave encore au fil des chapitres. Archaïsme du corpus de l’architecture sociale, dénoncé d’un bout à l’autre du royaume, frustrations et ressentiments accumulés, et visant d’abord l’emprise des privilèges, iniquité et impuissance des modes de fiscalité sur fond d’une dette publique d’un niveau jamais encore atteint (et lié aux dépenses pour la guerre d’Indépendance américaine), conjonction de la pénurie de pain, de l’inflation et des misères, obstructions récidivantes des Parlements - qui s’avèreront cette fois vraiment irréductibles -, addition des rancœurs propres à chaque composante d’une société d’ordres et de cloisonnements, et cumul des exaspérations qui vont des curés, dressés contre la noblesse d’Eglise, aux paysans n’en pouvant plus des droits seigneuriaux … Plus l’extension d’influence de l’esprit des Lumières qui, à travers ses académies, ses sociétés et les loges maçonniques, a dispensé l’intellection d’un avenir où ni une monarchie se réclamant de droit divin ni ses antiques lois n’ont plus leur place. Une intellection qui, outre la proximité de  quelques prélats députés de leur ordre aux Etats-Généraux, rencontre l’adhésion de membres éminents de la Noblesse qui compteront dans les débats et décisions de l’Assemblée nationale devenue constituante.

Au long des sept jours dont l’auteur explore le sens et fait percevoir la densité, se déroule un magistral démêlement des crises, des contradictions et des dissociations qui composent l’état du royaume à l’approche de l’été 1789. Eclairé, pour le lecteur, par le recul qui est apporté sur les contradictions insolubles qui se sont enchainées des années 1785 à 1788.

S’y ajoutant la mise en perspective de la séquence qui s’engage, irréversiblement, et qui est régulièrement portée, par un regard en quelque sorte rétrospectif, depuis les développements ou les reculs ultérieurs de la Révolution.

Et dans ce qui donne à penser, au fil de ces sept journées, que le régime – la monarchie qui sera désormais celle de l’Ancien régime - avait ‘’fait son temps’’, entre une raison circonstancielle attachée à la conduite du roi à chaque étape de sa confrontation avec le ‘’coup d’Etat’’ des députés du Tiers. Sur ce point, l’auteur propose une très convaincante évaluation de la part qui revient à Louis XVI, qu’il prenne en compte le caractère et l’éducation du personnage, ou la place que tiennent ses conceptions de l’ordre politique dans sa vision et son appréhension de la situation impensable à laquelle il fait face.

Cette évaluation, posée devant l’état de désagrégation de l’ordre social du royaume, renvoie aussi des constats factuels qui attestent, dans la répétition des séquences de désordre, de subversion ou de violence meurtrière à travers le royaume, de la diminution progressive, rapide et irréversible des moyens de rétablir l’autorité - si le choix avait été fait de la répression par la dissolution des Etats-Généraux et l’écrasement des émeutes et autres mutineries. Il en ressort que les inactions, les maladresses et contretemps du monarque n’ont, le plus probablement, rien changé au cours de l’Histoire qui s’écrivait et qui était, par une conjonction de facteurs irréductibles, celle de la fin d’un monde. La part étant faite à la tentation de tenir l’Histoire pour déterminée – et en l’espèce, par le récit que nous en avons, exclusif de tout autre déroulement.

Que vient faire ici la dissolution du 9 juin 2024 ?

Le décret du 9 juin 2024 portant dissolution de l'Assemblée nationale soulève, et a soulevé, des questions si nombreuses et si engageantes pour le devenir des institutions de la Vème république (pour ce qu’on désigne ainsi), et a provoqué une impasse politique si prolongée, et par là sans exemple, qu’on s’attendrait à en voir le sujet traité dans son seul contexte – éventuellement étendu à la pratique présidentielle en place depuis 2017.

Mais le rapprochement ici abordé se défend si l’on admet qu’il interroge une comparaison des figures qui composent deux tableaux politiques : celui qui entoure la réunion des Etats-Généraux le 5 mai 1789 et, en vis-à-vis plus obscur, celui de la réunion le 18 juillet 2024 de l’Assemblée nationale élue les 30 juin et 7 juillet précédant. Et plus précisément, ce que ce que l’un et l’autre disent, respectivement, de l’état du royaume et de l’état de la nation.

Redisons bien qu’il n’existe aucune similitude concevable entre les deux tableaux distants de plus de deux siècles. Mais que se distingue entre eux, dans le dessin général de leur composition, au moins un air de ressemblance, et suffisamment insistant pour qu’on envisage de leur reconnaitre des traits communs. Ne suffit-il pas pour cela qu’on retire de l’ouvrage d’Emmanuel de Waresquiel l’opinion que la monarchie et l’Ancien régime n’étaient plus en capacité se réformer : trop de contradictions et trop d’obstacles accumulés – et gigantesques : économiques, financiers, sociaux et sociétaux, idéologiques … -, trop d’archaïsmes et trop de dissensions enracinés, et trop de frustrations, de réfutations et de séparations creusées face les unes aux autres.

Une société politique attendait avec impatience de s’inventer et de naître, et sur les trois dernières années d’enlisement du régime, puis dans l’accélération des mois de préparation et d’élections menant à la réunion des Etats-Généraux, toutes les démonstrations de l’inclusion de l’Etat monarchique et de son système organique dans un passé voué à disparaitre s’étaient additionnées et développées comme les attendus d’un arrêt sans appel.

Les sept jours de ‘’l’entrée en révolution’’ en dressent la conclusion dans le constat de l’impuissance du roi, de l’appareil étatique et de la Noblesse, qui ne peuvent ni comprendre ni maitriser ce dont est fait le temps prochain de leur disparition. Plus qu’une incompréhension : un exil intérieur qui rend ces trois acteurs (hors une part de l’administration étatique) totalement étrangers au changement qui les emporte. Le roi déclare que « les Français n’ont pas changé », mais cet aveuglement précipite sa perte. Des concessions, en séance royale, sont faites au Tiers état, et qui pouvaient, par leur portée, paraitre répondre aux attentes ‘’progressistes’’ déjà exprimées dans les cahiers de doléances : représentation élue votant l’impôt et les lois et établissant l’état des dépenses et recettes de l’Etat, suppression d’iniquités fiscales parmi les plus fortes, liberté d’opinion (sauf atteinte à la religion) et de la presse, substitution plénière d’un nouvel état de droit aux pratiques apparentées à l’arbitraires …

Mais ces concessions s’effacent sur le champ aux yeux des députés du tiers qui ne retiennent que la perpétuation des fondements et du référentiel de l’ancienne monarchie dont le roi écarte toute révision : principalement le maintien des trois Ordres et des privilèges des deux premiers, pourtant si manifestement haïs, et la sanction royale des mesures approuvées par les représentants de ces ordres. Des députés qui reçoivent le discours de Louis XVI comme un outrage à l’Assemblée nationale qu’ils ont instituée et dont les décrets qu’ils y ont votés sont écartés au motif qu’ils sont contraires aux lois du royaume. Et comme l’expression provocatrice, tant sur le fond des déclarations conservatrices du roi que dans la forme du cérémonial de cette séance royale, de la somme des archaïsmes qu’ils sont décidés à effacer à tout jamais.

Là se trouve la première ressemblance avec notre présent. Elle est suggérée par l’affrontement entre les trois Ordres qui s’instaure dans le cadre des Etats-Généraux convoqués en 1789, avec les députés du tiers qui récusent la légitimité des députations de la Noblesse et du haut Clergé. Trois ordres qui se figent sur des clivages et des rejets et qui ne sont pas sans donner à penser aux trois blocs qui se partagent la composition de l’Assemblée nationale issue de la dissolution du 9 juin 2024 et qui déclarent exclure a priori tout compromis entre eux. Avec cette différence que parmi les représentants de la Noblesse et du Clergé, les transfuges acquis aux vues du tiers ne tarderont pas à se manifester et pèseront par la suite d’un grand poids personnel.

L’autre ressemblance tient à ce que les deux situations conflictuelles, et les oppositions irréductibles qui ne cessent de s’y creuser, ont pour enjeu un ordre économique, social et sociétal vomi par la coalition des mécontentements et rejeté au nom des aspirations égalitaires, mais déclaré intangible par les mouvances conservatrices ou réactionnaires. Sans pour autant qu’on s’aventure dans une comparaison entre un roi à qui ne peut même pas venir à l’esprit que les lois antiques et les ordres constitutifs de son royaume puissent être remis en cause et, encore moins, un jour effacés, et un président qui se voit comme l’incarnation de la modernité, et l’infaillible traducteur des commandements que celle-ci dicte à son pays et à son époque.

Etrange modernité au demeurant qui n’est que la conquête du monde par les postulats d’un capitalisme conceptualisé et systématisé dans sa forme moderne aux abords du règne de Louis XVI, et dont une formidable multiplication de moyens – dans tous les négoces et dans tous les modes de production, d’échanges et de communications – a fait une encore plus formidable fabrique de profits. Financiarisation, mondialisation, numérisations et domination des réseaux, exploitation à outrance des ressources et des hommes, sur fond de dévotion obligée au tout-marché et au culte de la concurrence, nous ont bâti ces dernières décennies des sociétés socialement régressives où après le temps des victoires politiques du reaganisme et du thatchérisme, nos subordinations aux directives d’une Europe de Bruxelles devenue le Saint-Siège continental de la religion ‘’néo-libérale’’, ont soit aboli, soit amputé les apports historiques du Welfare state.

Mais, quoiqu’il en soit, cette ressemblance s’étaye au moins sur un fait partagé. L’Ancien régime est mort en quelques mois de l’impossibilité de répondre à deux alarmes que la vétusté de son système le privait des moyens de conjurer : la menace de la banqueroute et la détestation suscitée par les privilèges en place. La France de 2024 n’est-elle pas comme immobilisée devant deux murs qui lui bouchent la vue sur son avenir : le grossissement continu du déficit public – sur-argumenté par les nantis pour exclure toute priorité de préservation ou de réparation des conditions de vie du plus grand nombre – et les fracturations sociales et sociétales qui se rapprochent d’une dislocation de la nation. La monarchie a méconnu, ou cessé de connaitre, les attentes et les besoins de ses sujets, et la Vème république s’est installée dans une méconnaissance du même ordre. A la première, a échappé que les inégalités forgées par et sur son histoire étaient devenues insoutenables, et la seconde en est venue à faire le choix de creuser toujours davantage les inégalités contemporaines en cachant de moins en moins son mépris pour ceux qui les enduraient et s’en indignaient.

 

II –LES RESSEMBLANCES HISTORIQUES SONT DE LIBRE PARCOURS.

Ces ressemblances ne tracent pas des futurs identiques.

D’abord, parce que sous la forme des airs de ressemblance, elles inclinent à l’erreur, par le grossissement des faits rapprochés d’une époque à une autre. Ainsi en a-t-il été du « Nous sommes en 1788 » employé par Pierre Mendès France devant le congrès du parti radical en septembre 1953. Le parallèle alors dressé par celui que sa dimension d’homme d’Etat allait statufier en ‘’PMF’’, n’a pas été validé par les événements qui suivirent : la IVème république finit certes en 1958 au bord de la guerre civile, mais celle-ci fut évitée par le retour in extremis aux affaires du général de Gaulle – seul personnage en capacité de sortir le pays de la folie qu’avait été la colonisation de l’Algérie dans sa visée annexionniste, et de la guerre de terreur sans issue qui la concluait. Pour le reste, il n’y eut pas de révolution, mais seulement un changement du tout au tout des institutions de la France - lequel allait substituer à une république conformée depuis toujours en régime d’assemblée, une monarchie élective fondée sur l’improbable conjonction d’une gouvernance de type orléaniste et du césarisme plébiscitaire du Second empire.

Le modèle social ne fut aucunement remis cause : le pacte de solidarité sociale et, à sa base, l’intervention économique de l’Etat, issus des idées politiques de la Résistance (actées par le programme du CNR) et mis en place à la Libération dès les gouvernements présidés par général de Gaulle, ne cessèrent pas de se déployer.

Les vraies ressemblances, elles, sont bien en mesure d’identifier des causes, sinon identiques, du moins voisines qui s’offrent à être discernables dans les crises successives d’une Histoire – une identification qu’on a ici tenté en esquissant des diagnostics comparables quant à l’origine de deux séquences de convulsion politique se présentant à 235 ans de distance. Ce qui a été emprunté à l’ouvrage d’Emmanuel de Waresquiel sur le processus historique conduisant aux sept jours de juin 1789 où la France a basculé dans la Révolution, sur l’état du royaume qui a rendu celle-ci inarrêtable et, en particulier, sur les désagrégations irréversibles de l’ordre social de l’Ancien régime et sur l’impuissance flagrante de la monarchie en ses dernières années, ne valide-t-il pas un rapprochement avec les deux décennies passées (proposons le repère de 2005) qui ont été celles des régressions et des amputations les plus destructrices infligées au contrat social qui régissait notre République ? Ces décennies où l’avenir commun dont on prétendait fixer les destinations qu’il aurait à suivre était fait d’autant d’impasses pour la nation, majoritairement ressenties et vécues comme telles, et débouchant sur la remise en question du pacte constitutif de la cité sous lequel se range ce que l’on désigne par le vivre ensemble.

Ce processus d'invalidation s’est composé à chaque élargissement des inégalités de statut et de conditions de vie, et à chaque dépréciation d’un niveau de ressources, de protection et de considération, et il s’est façonné sous les traits que lui ont imprimés les catégories sociales qui, dans leur diversité, avaient à subir l’enchainement des relégations : autour d’une mise en doute grandissante de la démocratie représentative et de son corpus référentiel, n’ont cessé de s’étendre les expressions multiples d’un ‘’rejet du système’’, allant des différentes formes d’abstention individuelle ou collective aux explosions d’émeutes urbaines. Les replis - en premier lieu catégoriels, professionnels, sociaux, géographiques … -, et les renfermements de plus en plus agressifs sur les rancunes et les aversions se sont additionnés et fortifiés à chaque étape d’abandon d’un territoire ou d’une population, avec pour effet, moins surprenant qu’il n’y paraissait de prime abord, d’investir l’extrémisation droitière de la fonction tribunicienne puis de la pousser aux portes du pouvoir : la disparition ou la rétraction de protections jugées essentielles, et qui avaient été regardées comme assurées, entraine une société dans la sur-réaction qui rend audibles les dénonciation de brebis galeuses et les désignations de boucs émissaires, les unes et les autres appartenant au magasin - de nouveau grand ouvert - des cibles haïes par les partis d’extrême droite.

Cibles consignées dans la nomenclature des proscriptions dressées par la xénophobie et le racisme. La proscription du musulman ayant  pris la première place sur le catalogue des périls désignés aux ‘’On est chez nous’’ - et celle du juif passant à un second plan ou recourant au registre de l’allusif (et, pour d’autres bords et d’autres formes, s’alimentant des conflictualités proche orientales).  

Les fureurs et les insurrections 

       qui ne mènent pas à des révolutions porteuses d’espoir.

Les directions ainsi prises dans ce processus interrompent – brutalement – la recension des traits communs entre les paysages politiques de la fin de l’Ancien régime et ceux de l’épuisement de la V ème république. Dans la première configuration, le mouvement qui emporte la monarchie de droit divin est animé - quoiqu’on pense des suites vers lesquelles se dirigera la Révolution avec la période de la Terreur – par un esprit de progrès qui mérite d’être qualifié d’indéniable malgré la confiscation bourgeoise de ses fruits.

Dans la seconde, se discerneraient difficilement une inspiration du même ordre et une perspective de changement bénéfique. Les Gilets jaunes, de l’occupation initiale des ronds-points aux batailles de rue et aux déprédations les accompagnant, et la Grande Peur de 1789, avec les paysans marchant sur les châteaux pour y bruler les titres représentatifs des droits seigneuriaux – voire pour bruler également les dits châteaux – ne projettent manifestement pas la même sorte de futur. La Grande Peur est immédiatement suivie par une séquence de triomphe pour l’esprit des Lumières, où se succèdent l’abolition des privilèges de la nuit du 4 août et notre première Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen. L’explosion de colère, d’une dimension historique, dont part le soulèvement des Gilets jaunes donnera lieu, après coup, à un grand débat national : les délibérations auxquelles celui-ci donnera lieu, les préconisations qui en sortiront, se verront reconnaitre sérieux et pertinence, mais pratiquement aucune suite concrète ne leur sera donnée au niveau où se dirige l’Etat dans la Vème république.

La traduction politique de l’insurrection populaire de 2018-2019 et, en même temps, l’exposition des composants économiques et sociaux de cette subversion et de l’étendue de son enracinement sociologique dans la ‘’France périphérique’’, se liront en fin de compte dans la progression sidérante du nombre des députés du Rassemblement national (ou du ‘‘Front national’’ jusqu'en 2018) à l’Assemblée nationale : de 8 élus en 2017, ils passent à 89 élus en 2022 puis, malgré l’efficience électorale du front républicain qui fait barrage au second tour des législatives à l’arrivée du postulant RN au poste de Premier ministre, à 126 sièges en 2024 –représentation qui, majorée des députés ciottistes ‘’À droite’’, atteint 143 sièges sur les 577 que compte l’Assemblée. Une progression qui est éclairée par trois constats factuels qui s’échelonnent sur les sept dernières années : 2017 voit le scrutin législatif marqué par un taux d'abstention au second tour jamais atteint en France pour cette élection (57,4 %) ; en 2022, avec 89 sièges, le RN réalise déjà une percée historique et, en 2024, ses 126 sièges obtenus lui valent un effectif de députés que, quelques années en arrière, les observateurs les plus alarmistes auraient très vraisemblablement tenu pour invraisemblable.

A cette amplification des forces de l’extrême droite s’est conjuguée la droitisation de l’opinion sur les thèmes sur-exploités, et toujours plus abusivement corrélés, de l’immigration et de l’insécurité. Les dénonciations invariables des FN et RN ont été trouvé écho dans les partis conservateurs, ces derniers occultant leur responsabilité – partagée avec la sociale démocratie - dans les carences en moyens publics qui ont fait échec tant à l’intégration des générations issues des primo-arrivants qu’à l’accomplissement par l’Etat de ses missions de justice et de protection de l’ordre républicain.   

En cette fin de 2024, année politiquement confuse et incohérente entre toutes, les lendemains qui se positionnent devant nous ne renvoient pas à un retour sur des épisodes antérieurs de notre Histoire. Ni pour conforter ni pour démentir un présage favorable. Les mois qui nous séparent de l’échéance institutionnelle de 2027 ne s’appréhendent pas non plus dans la seule alternative d’une prise pouvoir par l’extrême droite et ses alliés ou d’une nouvelle contre-offensive d’un front républicain y faisant barrage – en dépit du souvenir laissée par l’impuissance de ce front dès après les résultats du second tour des législatives de 2024.

Dans la faible capacité où l’on est d’évaluer les risques, et de se représenter les dommages et les convulsions qui, pour les différentes configurations que pourraient prendre les concrétisations de ces risques, sont susceptibles d’en ressortir, la probabilité qui parait la plus forte se dessine sur le terrain du social et des conditions de vie. A cet égard, le peu de vue qui s’offre sur la fin du septennat en cours semble entièrement occupé par la cure d’austérité, sans précédent de pareille ampleur, qu’annonce la crise des déficits publics, tardivement chiffrée devant l’opinion et d’abord entourée de déclarations à visée rassurante quant aux mesures qui en découleront.

Qui  peut encore, en effet, se représenter que ces mesures se cantonneront à ’’un effort temporaire et limité’’ demandé aux 0,3 % ‘’des plus fortunés’’ et aux 300 très grandes entreprises productrices d’énormes profits ?  Dans une économie entièrement gouvernée par la pensée unique qui s’auto désigne comme néo-libérale et dont l’emprise est planétaire, tout donne à s’attendre à ce que les dispositions à venir s’inscrivent dans la continuité des précédentes ‘’politiques de rigueur’’, avec un impact sociétal d’abandons, de paupérisations et d’injustices bien plus cruellement vécu.

Et  comment imaginer qu’un pays dépeint, il n’y a pas si longtemps, par un ministre de premier rang passé des LR à la droite macroniste, comme une ‘’marmite sociale qui bout’’, subira en silence des dizaines de milliards d’euros d’amputations dans les budgets de la nation ? Il serait plus que téméraire de compter sur la résignation des catégories sociales qui souffrent depuis des lustres de la détérioration des services publics, et conséquemment de la restriction des accès à l’hôpital et aux soins, à la sureté, à l’instruction ou à la justice. Des catégories soumises à des ségrégations, sociologiques et géographiques qui s’impriment dans leur quotidien jusqu’au degré du non tolérable. Quand ne s’y sont pas ajoutées les relégations dues au retour d’une crise du logement, ou l’appartenance à un monde paysan qui a vu le suicide devenir la réponse à l’impossibilité de vivre de son travail.

Les mêmes qui entendent ministres, dirigeants politiques et économistes, en position de grands inquisiteurs de la religion du tout-marché ou de théologiens adossés à la dogmatique de la libre entreprise, imputer à la protection sociale, pilier du contrat républicain réécrit à la Libération, d’être ‘’archaïque et insoutenable’’ - une protection sociale construite dans les dénuements d’un après-guerre dévasté puis dans les reconstructions menant aux Trente glorieuses, mais soudain devenue non-finançable dans le richissime capitalisme du XXIème siècle.

Les porte-voix politiciens et les doctrinaires du néolibéralisme poussent le mépris envers les moins nantis, dans la forme la plus injurieuse et provocatrice que ce mépris peut revêtir, jusqu’à disqualifier d’un mot l’ensemble des acquis de la sécurité sociale en dépréciant ceux-ci sous la dénomination d’assistanat : le discours qui en ressort vise à dégrader le chômeur en ce fainéant qui n’a pas ‘’traversé la rue’’ pour aller prendre l’un des emplois qui abondent sur le trottoir d’en face (fussent-ils sous-payés et sous-qualifiés), tandis que dans les réquisitoires ciblant le ‘’trou’’ imputé à l’assurance-maladie, ou la pénalisation économique attribuée aux ‘’charges’’ patronales, la personne handicapée, le malade de longue durée, et le simple patient trop à la peine devant ses frais de santé, finissent par être invisibilisés - quand ils ne sont pas catalogués comme aussi ruineux que les fraudeurs à la carte vitale.

La multiplicité des risques VERSUS le « Gouverner, c’est prévoir ».

Même si, dans un premier temps (le réalisme l’emportant sur les annonces en sens contraire destinées à concilier la nouvelle majorité relative), les augmentations d’impôts et autres formes de contributions publiques doivent prendre, dans l’engagement de la réduction des déficits,  une part plus importante que celle des coupes budgétaires – les plus marquantes impliquant des changements structurels, et donc le délai d’études préalable que ceux-ci supposent -, le cumul des deux démarches, sur les trois années à venir, se projette sur fond d’une surabondance de risques sociétaux. Leur inventaire, et encore bien davantage celui des évènements sur lesquels ils sont susceptibles de déboucher – lesquels vont par nature du providentiel au brutalement chaotique -, sortent trop largement du champ ouvert à l’anticipation raisonnée et distancent les prévisions, même court-termistes.

Tout juste a-t-on de prime abord devant nous, d’un côté, l’épuisement du système monarchique de la Vème république qui expose son impuissance à contenir une extrême droite forte de sa confiscation  des colères sociales et multi catégorielles qui fracturent la nation , et de l’autre côté, la résilience démocratique qu’a portée, avec deux fois plus d’électeurs que le RN, le front républicain au second tour des élections législatives de 2024.

Si l’Histoire ne révèle rien des parcours et des accidents qui, d’échéances en échéances, en écriront la suite – qui entrevoyait en 1789 le paysage politique qui se composerait trois années plus tard ? – quelques éléments heureux de mémoire suggèrent que le départage entre alternatives optimistes et pessimistes sollicite toujours, et au minimum à la marge, l’esprit des Lumières en faveur des premières.

Un renfort que d’aucuns trouveront incertain. Mais qui, surtout, est des plus réticents à laisser renseigner ses contours. Tout juste sait-on qu’il associe l’intelligence et la compassion, l’écoute de l’autre et la solidarité qui en découle. 

Didier LEVY – 11 octobre 2024

D’HUMEUR ET DE RAISON

 

 



[1] « Sept jours : 17-23 juin 1789. La France entre en révolution », Tallandier, 2020.