Pages vues le mois dernier

jeudi 26 mars 2026

L'ABSTINENCE exigée, une incompréhension ou une ingratitude ?

 > Ou d’abord une aberration construite par les autorités des cultes qui tiennent ‘’l’acte de chair‘’ pour foncièrement impur.

 

> D’où ce manifeste et cette méditation. Proposés aux croyants et aux non croyants. Pour partager une même libération des arriérations du pur et de l’impur.

Et des névroses que le cerveau humain accueille avec une inépuisable hospitalité. Ou qu’il ne cesse de nourrir quand il les a lui-même produites. 

Un article qui fait écho à un autre article*, d’inspiration voisine et très remarquable, mais qui le prolonge dans une tonalité plus accusatoire et plus polémique. 

Il se présente comme une confrontation des intellections religieuses de la sexualité, entre assimilation de la chair au péché et recherche spirituelle visant à élever l'acte de chair en tant que don de D.ieu. 

Une confrontation qui oppose, à son départ, la sacralisation de l'abstinence qui s'est ancrée dans les christianismes depuis leur origine - et la dévaluation catholique du féminin qui est allée de pair -, et le legs par le judaïsme du sens de la création d'humains sexués - une signification initiée par le récit de la Genèse. 

Une confrontation qui a voulu dépasser son interpellation des arriérations derrière lesquelles l'Eglise romaine a fortifié l'institutionnalisation de son pouvoir. En tentant un dépassement exégétique susceptible d'être lu par nombre de catholiques et d'autres croyants, mais aussi de non croyants, comme une ouverture au service de l'intelligence du croire et de l'attrait pour le champ spiritue

                                                            **************                                                          

                                      « VIVRE COMME FRÈRE ET SŒUR » :

   ou l’abstinence, entre incompréhension et ingratitude.

 Un texte qui veut faire écho à un article de Marcel Bernos*. Lequel nous apporte une réfutation, calme, posée, et qui a tout pour donner à penser qu’elle est sans appel. 

La réfutation de la gangue de préjugés, d’inventions et d’emprunts à des dévoiements de l’esprit humain, sous laquelle – hors quelques exceptions éclairées – le christianisme configuré et institutionnalisé par ses églises a enfoui ce dont il était né : l’esprit et la pensée du Galiléen. Une gangue formée et épaissie sur des millénaires, et dont la pesanteur se lit notamment aujourd’hui dans l’incompréhensible et injustifiable exclusion des femmes de ce que le catholicisme désigne comme les ‘’ministères ordonnés’’, et de leurs fonctions annexes – et tout autant dans les raisons qui lui sont prêtées.

   >>> L’invention du ‘’pur’’ et de l’‘’impur’’. 

Le point de départ de cette réfutation est donc le débat ouvert sur l’ordination d’hommes mariés : une possibilité qui serait assujettie à la condition impérative que, dans le couple concerné, l’homme et la femme, sans se séparer, se soumettent à l’obligation « de vivre comme frère et sœur ». D’où la question qui vient immédiatement à l’esprit : pourquoi, Seigneur, faudrait-il que cet homme et cette femme cessent d’exprimer leur amour dans la relation charnelle où ils se sont unis ? Question qui n’attend pas longtemps sa réponse : parce que « l’acte sexuel est impur même entre gens légitimement mariés ». 

En résulte que la « continence (est) exigée pour servir Dieu », une continence synonyme de ‘’pureté’’. Et qui identifie ainsi le ressort mental qui crée de toute pièce le critère d’aptitude au ‘’service divin’’. Quant à l’exclusion des femmes de ce service, elle déborde de beaucoup le champ de l’acte sexuel puisque le féminin est jugé impur par nature : d’une impureté qui est irrévocablement liée aux menstruations et s’étend à l'accouchement. En toile de fond des interdits surabondants et des plus humiliants rituels de purification, se projette aussi la faute imputée à Eve, qui fait de la femme la source du péché. 

L’association des menstruations à une image de répulsion – par ignorance ou déni du processus biologique amenant au don de la vie - façonne, et très probablement depuis la nuit des temps, la représentation d’une disqualification du féminin pour cause de souillure. Une représentation qui a pu tirer son invention des effrois ou des dégoûts, suscités par la vue du sang – et plus profondément de ce que la capacité au symbolique de notre espèce est allée puiser dans des sauvegardes primaires imprimées dans son cerveau archaïque pour en faire le matériau de sa relégation du féminin. 

Cette fabrication d’un corps ‘’souillé’’ appelait presque naturellement celle des notions de ‘’pur’’ et d’’impur’’, bâties sur des fautes ou des simplismes de traduction (et si pernicieusement névrotiques). Deux concepts que le monothéisme aurait dû invalider et anéantir : comment un Dieu reconnu comme unique et comme source du Bien aurait-il pu créer quoique ce fût d’impur ? 

   >>> Le littéralisme : 

                                       comment fabriquer des idoles avec des mots ? 

L’opposition de la pureté et de l’impureté est pourtant censé avoir concouru à l’immense corpus de prescriptions auxquelles se réfère le judaïsme, dont celles qui, sous la codification de ‘’pureté familiale’’, régissent la séquence menstruelle, son avant et son après : le nombre des intimations que l’homme et la femme ont à y respecter et la notification si minutieuse qui en est faite pour chaque clause particulière traitée, ont pu convaincre que résidait là pour les juifs l’un des sujets les plus essentiels parmi ceux traités dans les énoncés et les interprétations de la Loi. 

Mais cette conviction, qui renvoie aux courants orthodoxistes du judaïsme, ne se comprend-elle pas comme entachée d’un tel littéralisme et d’une telle fixité qu’elle produit d’elle-même sa mise en examen ? Pour la simple raison, que rien ne parait plus intrinsèquement étranger à l’intellection juive que l’interprétation qui s’arrête au premier degré et que l’immobilisme de la pensée. 

D’autres courants du judaïsme ont interprété cette codification dans un sens symbolique ou allégorique – ce qui pouvait s’accorder, entre autres ouvertures, à l’un des guides de l’approche des écrits : ‘’pour chaque verset, il est sept lectures’’. 

En est ressortie une émancipation où la textualisation initiale s’entendait comme une somme d’intimations archaïques, figées sur les enracinements de leur composition (puis de leurs traductions), dont la conservation n’aurait eu pour sens que de procurer la matière première de toutes leurs élévations exégétiques et, partant, de tous leurs dépassements spirituels à venir. 

   >>> Qui a ajouté à la Parole que « l’acte sexuel est impur » ? 

Ce qui appartient en propre au christianisme occidental, en tant que religion de pleine séparation d’avec le judaïsme, est d’avoir entouré d’une impureté de principe apodictique la relation sexuelle, en elle-même et en ses composantes. Comment ce flétrissement de ‘’l’acte de chair‘’, sa conjugaison avec l’état de péché, et sur le mode du péché le plus fustigé, ont-ils pu s’élaborer, se concevoir comme irréfutables et être érigés pour des millénaires en constituant de l’appartenance chrétienne ? 

Sinon comme l’une des inventions greffées sur le message originel, ou l’un des emprunts faits à d’autres cultes, dont la validation est l’œuvre de l’appareil ecclésiastique qui prend le pouvoir à compter du IVème siècle et qui, dès Nicée I, s’investit de la légitimité de reconfigurer, par les dogmes et doctrines qu’il consacre, ce qui avait été transmis de l’enseignement du juif Jésus. Une reconfiguration qui ira, entre autres ajouts à cet enseignement et autres séparations radicales d’avec les sources juives, de la conceptualisation trinitaire à l’énonciation terminale de l’Immaculée conception. 

Passés les premiers siècles, et le foisonnement de leurs lectures interprétatives des restitutions tardives du legs de la Parole, les nombreuses communautés d’intellection et les multiples dissidences exégétiques - constituées pour une large part dans une mitoyenneté judéo-chrétienne - entrent dans un processus de marginalisation : leur élimination s’inscrira dans la volonté unitaire de l’Eglise qui fonde la nouvelle religion et en édicte le credo, et qui entame son interminable construction disciplinaire. 

Une construction à laquelle appartient la réprobation de la sexualité, et son enracinement dans le discours prescriptif tant du catholicisme cléricalisé que du protestantisme conservateur. Avec l’illustration confondante qu’en donnait la direction médiévale des consciences, en enseignant que la recherche du plaisir dans l’acte de chair conjugal se positionnait comme un péché pire que l’adultère. La formulation se ferait sans doute aujourd’hui plus prudente, mais le fond de la pensée a-t-il vraiment significativement changé ? 

Il suffit pourtant de relire la création de l’humain telle que la Genèse en transmet la figuration pour prendre toute la mesure de la séparation chrétienne d’avec l’éclairage biblique du sens de l’apparition d’une humanité sexuée. Un sens qui ressort d’une démonstration en trois actes : Dieu observe qu’il n’est pas bon que l’Adam premier, dont il est répété que « homme et femme il a été créé », reste seul ; il le sépare donc en deux êtres distincts, donnant vie à un homme et à une femme, et, en même temps, il répare cette séparation en offrant à ces deux créatures différenciées le moyen de se réunir à nouveau à chaque acte d’amour partagé. Le judaïsme reconnaitra cette union en son accomplissement, signifié dans la chair, qui met en œuvre la transmission de la vie et la plus intime communion des âmes et des corps. Communion dont procède, dans toutes ses composantes et ses apports réciproques, le bien être promis au couple. 

   >>> Tout n’était-il pas dit dans la Genèse ?

Résumer en à peine plus de trois lignes une intellection juive n’est pas seulement ce qu’il y a de plus téméraire : redisons que c’est toujours voué à être réducteur. Mais, ici, il importait d’abord de placer en leur opposition radicale les visions de la sexualisation respectivement portée par l’entendement juif qui exalte le récit de la Genèse, et par la sanctification de l’abstinence à laquelle n’a cessé d’œuvrer le ministère chrétien, en réduisant l’acte de chair à l’impureté qui entoure sa commission. 

Une opposition où se lit - et peut-être plus clairement encore que dans les inventions dogmatiques de la théologie conciliaire chrétienne - le divorce entre un christianisme érigé en religion et sa source que cartographie le monothéisme juif. 

Parce que la séparation qui y intervient est exemplairement marquée, en tant que rupture de filiation, par un abandon de l’écrit biblique, et du plus signifiant en ce qu’il met en images l’apparition de l’Homme en deux créatures sexuées porteuses de la même vocation : celle d’insuffler l’esprit d’amour, et de l’inscrire en actes d’amour, dans un monde où l’attachement et l’affection existait déjà dans les espèces animales, mais où notre espèce reçoit la mission de faire de cet amour, dans ses formes et expressions multiples, le fil conducteur du vivant jusqu’à la consommation des siècles. 

Ce qui interpelle les constructions humaines des prohibitions attachées à la chair, qui ont en commun que leurs auteurs les ont édifiées pour attribuer à Dieu des injonctions et des interdits qu’ils tiraient inlassablement des désordres de leur appréhension mentale de l’existant et du vécu de la sexualité. 

L’interpellation leur oppose le cheminement spirituel dessiné dans la rédaction de la Genèse pour ouvrir tous les couples au discernement de la raison d’être du don d’amour. Pour les mener à la grâce indépassable de pouvoir intimement ressentir la bénédiction de ne plus former qu’une seule chair, et d’atteindre, dans cette expérience indicible vécue en un instant, l’aperçu d’une conscience de leur fusion dans un même être. 

Une fusion où la chronologie biblique de la création humaine s’inverse juste le temps de rendre au désir et au plaisir leur vocation : mener les deux êtres qui s’unissent à une réintégration amoureuse, intermittente et fugitive, dans une image du premier Adam. 

   >>> « ...et ils seront une [même] chair ». 

Citer, là encore, la Genèse, et après avoir plaidé que l’acte de chair est un don du Créateur, n’est-ce pas répondre à la question, si adroitement subversive, de Marcel Bernos qui fait le titre à son article : ‘’Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? ‘’. Et par un « oui » que ne suspend aucune hésitation. Parce qu’au plus lointain de notre connaissance, Genèse 2 nous a appris que le mariage existe du seul attachement que se portent les futurs époux et qui, à la joie de Dieu, s’épanouit entre eux : 

« l'homme (…) s'attachera à sa femme, et ils deviendront une seule chair ». 

Nul besoin de sacramentel, de rituel ni de bénédiction officiée : en son épanouissement, le partage consenti de l’amour contient tout ce qui transforme cet homme et cette femme, en les nantissant de la grâce de se rejoindre, corps et âme, et de s’incarner dans l’unité du couple humain. 

Et le texte biblique, dans sa conclusion, surélève encore l’attachement dont procèdent cette grâce et cette incarnation, en mettant en lumière que la pudeur n’y a pas de place : « L'homme et (la) femme étaient tous deux nus, et ils n'en avaient point honte ». Cet abandon de la pudeur se lit comme une insistance pédagogique : la confirmation, indéniable et presque cinglante, que les deux êtres deviennent un, qu’ils vivent et qu’ils se voient en « une seule chair ». 

Il se lit aussi comme une remontée à la source du cheminement spirituel qui rend inséparables les constituants et les élans de l’amour. Et qui restitue ainsi au désir et au plaisir la dimension que Dieu leur a conférée par sa création d’êtres sexués. Un chapitre de la Création qui ne témoigne pas seulement de l’amour divin – déjà tout entier à l’œuvre dans chacun des chapitres qui l’ont précédé -, mais qui suggère que cet amour et celui qui attache deux créatures l’une à l’autre sont de même essence. 

De là peut nous venir l’intuition que dans le moment où ces deux créatures s’unissent par l’acte de chair, une lueur spirituelle porteuse du sens de leur communion viendra donner, sur le temps d’une pulsion de la vie, un éclat de sa lumière à leur orgasme.

 

Didier Levy - 21 mars 2026 

* " Faut-il supprimer le mariage de la liste des sacrements ? " – Article publié par le blogue « Garrigues et Sentiers » le 3 février 2026.

https://www.garriguesetsentiers.org/2026/02/choses-vues-ou-entendues-29-faut-il-supprimer-le-mariage-de-la-liste-des-sacrements.html 

NB : l'auteur de cet article, contrairement à ce que donne à penser son patronyme, n'est pas juif - du moins dans la définition qui a très majoritairement cours dans les principaux courants du judaïsme. Sa mère et sa branche maternelle étaient catholiques, et c'est dans cette religion qu'il a été élevé et éduqué. Plus tard, il s'est mis en recherche de la connaissance et des intellections attachées à sa filiation juive du côté paternel et dont il n'avait eu, dans ses années de jeunesse suivant l'Occupation, aucune transmission. Le point de vue qu'il développe dans son texte fait partie de son incessante confrontation entre les pensées chrétiennes et juives (il en était allé de même notamment pour son article "La honte du corps : un blasphème millénaire ?" publié par Garrigues et Sentiers le 3 janvier 2023, et faisant déjà suite à un article de Marcel Bernos).

 

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire