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lundi 9 novembre 2015

ROBES EMINENTES ET ROBES INDIGNES


L U M E N A

LA VOCATION DES SERVANTES.

(Regards sur l’économie des vocations)


À Alice

Ce temps où se découvre dans l’Eglise-institution le champ d’une libre parole ne serait-il pas de ceux, généralement inespérés, où des brèches ouvertes dans l’Histoire offrent un passage aux questions les plus dérangeantes ? Ces moments où l’air tout à coup s’agite, où le non-dit paraît soudain exprimable, où les contestations étouffées semblent pouvoir se développer comme une voile qui se gonfle, où l’imagination créatrice ou réparatrice jusque là contenue est à même de se donner libre cours, faudrait-il les laisser passer par aquabonisme, ou bien doit-on les saisir pour ‘’tout mettre sur la table’’ et tout faire bouger ?

Parmi bien d’autres, deux précédents historiques font assurément pencher la balance en faveur de l’audace.

La convocation des Etats-Généraux de 1789, d’abord, à partir de laquelle, en quelques mois, toute l’architecture organique de la société d’Ancien Régime disparaîtra et se verra substituer un ordre juridique radicalement neuf et une somme si considérable  de novations et de transformations que la monarchie en sera finalement emportée.

L’autre exemple appartient à ma génération, celle qui a eu 20 ans en 1968. Qu’on considère en effet le soulèvement d’idées qu’ont représenté ‘’les évènements’’ d’alors, et au-delà de l’échec qu’a connu sur le moment le mouvement contestataire engagé le 22 mars 1968, l’ampleur des changements qui sont venus percuter la société française dès l’immédiat après mai 68. Ou qui ensuite - comme autant de répliques d’un séisme, mais étalées sur plusieurs décennies - ont fossilisé l’une après l’autre les représentations tutélaires qui référençait encore la France à l’ordre moral du siècle précédent, ou qui sont venu à bout de pesanteurs qui lui conservaient un visage à la fois patriarcal et franchouillard.

On peut ainsi regarder comme le dernier en date des contrecoups de la subversion dont est partie il y a plus de quarante ans le remodelage de notre référentiel sociétal, l’ouverture frénétiquement combattue mais finalement accomplie du droit au mariage pour les couples homosexuels. Des contrecoups qui avant celle-ci, par avancées successives, ont produit l’abaissement à 18 ans de l’âge de la majorité, la libéralisation du divorce, le droit à la contraception puis à l’IVG, ou encore l’instauration du PACS. Liste non exhaustive qui peut comprendre jusqu’à l’abolition de la peine de mort.

Ces avancées du droit ont été accompagnées et portées par un mouvement de fond qui contient peut-être le plus significatif de ce remodelage libérateur : le bouleversement sur un demi-siècle des mentalités et des comportements dont l’étendue se lit dans la proportion des enfants conçus aujourd’hui hors mariage, dans la banalisation des couples formés ou décidés à vivre dans une autre forme d’union, et dans l’émancipation - hors minorités ciblées - de la servitude à laquelle l’emprise multimillénaire de la sacralisation de la virginité condamnait le sexe féminin.


Pourquoi mettre en avant ces deux séquences, pourquoi entrer dans le détail de la rétrospective s’agissant de la seconde ?

Simplement pour que l’énumération de tant de changements, et de changements d’une importance aussi capitale, donne toute sa dimension au vœu que forme pour l’Eglise son ‘’aile marchante’’, vœu qui peut se traduire sous la forme d’une interpellation que cette aile marchande s’adresserait à elle-même : que l’Eglise connaisse demain, dans ce qu’elle a en propre, une surabondance comparable de bouleversements et de renversements, n’est-ce pas là, au fond, tout le mal qu’on lui souhaite ?

Surtout si cette surabondance comble l’attente de nouvelles lectures du dogme, de nouvelles approches doctrinales, et d’une façon plus générale d’un aggiornamento à la hauteur du besoin d’actualisation et de renouvellement qui vise l’appareil conceptuel et les modes de discours, de cérémonial et d’organisation. Une attente dont la prise en compte a été si longuement retardée, qu’on a si longuement refusé d’entendre une fois desséchés les fruits de l’embellie de Vatican 2, que le risque à présent est d’être réduit à départager deux probabilités concurrentes de rupture : un schisme des Eglises nationales arc-boutées sur un ne varietur intégral versus un schisme de celles dont les fidèles n’en pourront plus d’avoir tant attendu le moment d’une écoute confiante du monde.

L’espérance fait certainement devoir de ne pas s’arrêter à ce double risque. Dès lors, si l’on envisage le processus révisionniste dont a dessiné les lignes comme la subversion de digues qui protègent infiniment moins qu’elles n’obstruent et n’ensablent nos étroites voies d’accès à la transcendance et de partage de son projet, une conviction raisonnée s’impose à l’esprit : dans ce parcours de libération et de redécouverte du sens, le combat pour l’égalité de statut du féminin - une égalité de statut spirituel et une égalité en découlant de vocation sacramentelle et de capacité fonctionnelle dans l’administration humaine de la foi - constituera assurément ‘’la mère des batailles’’. De par les effets directs de la reconnaissance de cette égalité, et de par toutes les implications de cette reconnaissance, que celles-ci soient discernables ou non à l’instant présent.


Ce parcours passera par le franchissement de plusieurs verrous. Le premier d’entre eux est l’obligation du célibat pour les ministres ordonnés. Non certes en  ce que cette obligation concernerait ou discriminerait les femmes, mais parce que sa construction articule deux présupposés irrecevables sur lesquels repose également l’abaissement du féminin - encore que de nos jours l’argumentaire justificatif du célibat des clercs se fasse discret au sujet de l’un et de l’autre.

Il s’agit en première part de la hiérarchisation des vocations qui sous évalue ou dévalue celle qui est vécue au sein du mariage (on entend ici ce qui fait la substance de cet état et non le sacrement en lui-même), celle qui se construit et agit à partir de l’amour échangé dans un couple humain. Une hiérarchisation qui traduit rien moins qu’une dépréciation du mariage, le ‘’regnum uxorium’’, paradoxale au regard de la force contraignante d’indissolubilité dont celui-ci se trouve chargé (et accablé), et surtout étrangère à l’Evangile qui confère à l’amour qui fonde le couple la capacité d’accomplir la com-union de deux êtres en une seule âme et en un seul corps. La dévalorisation de cette capacité englobe inévitablement la part égale que prend la femme dans l'apparition de cette unicité d’être, - unicité où peut se lire une préfiguration de l’insertion à venir de la création dans la transcendance-, et dans la consécration du mouvement d’âmes qui y préside.

Le second présupposé comporte une dépréciation encore plus violente : celle qui en rupture avec le judaïsme, est présente dès les tout premiers pas du christianisme et qui tient à ce que le regard sur le mariage s’arrête à l’image de souillure qui vient alors s’attacher à la sexualité : une vision - imputable à un courant nouveau de représentations qui pénètre le monde romain ? - qui pour des siècles, va réduire la relation amoureuse du couple, comprise comme l’espace quadrillé d’interdits [1] des ‘’actes réservés aux époux’’ (quelle idée de la tendresse conjugale se lit dans cette définition hélas toute contemporaine !), à la fonction de reproduction que lui assigne la perpétuation de l’humanité et au rôle disculpant d’exutoire par où s’épanche la lubricité de l’homme.

Et une vision qui rétrécira dramatiquement l’enseignement sur l’amour humain en ignorant que ce ne peut être un hasard ou une nécessité parmi d’autres si la reproduction sexuée est venue à travers d’autres espèces jusqu’à nous, mais pour que le don de la vie soit voué à s’accomplir dans une exultation du corps et de l’âme, dans l’exultation de l’unicité de corps et d’âme que consacre la fusion amoureuse.

Autrement dit pour que l’amour produise la vie (ce qui vaut hors transmission biologique) comme il a originellement produit la Création. Et pour qu’au-delà du don de vie, le couple amoureux - tout couple amoureux - vive dans la relation sexuelle une incarnation de son union : derrière l’affirmation de la grandeur de la sexualité humaine, l’image ou l’évocation de l’incarnation du Verbe ne s’imposent-elles pas d’elles-mêmes à l’esprit ?


Mais le verrou principal qui est appelé à ‘’sauter’’ concerne bien entendu l’exclusion des femmes des ministères ordonnés. Une exclusion intenable, et vécue d’abord comme telle en ce qu’elle est incompréhensible au regard du rôle à la fois d’actrice et de témoin-clé qui a été attribué à celles-ci des Noces de Cana à la première rencontre au tombeau avec le Fils de l’Homme ressuscité en passant par la résurrection de Lazare, ou de réceptrices de messages essentiels tel celui qui annonce l’Incarnation ou celui délivré devant la Femme adultère. L’argumentaire qui la soutient ne produit au reste que des raisons paresseuses : la place et les fonctions imparties aux femmes dans le temps messianique (notamment par des règles et normes que le Rabbi Jésus dépasse ou remet à leur niveau) sont-elles fondatrices d’une Tradition, ou la simple observation historique d’une réalité sociologique patriarcale qui dans ses caractères spécifiques et dans son environnement culturel est datée et géographiquement localisée ?

Et intenable, cette discrimination l’est tout autant parce que le critère de départage qui l’institue érige un mur au plein milieu des créatures humaines en déterminant en fonction de leur sexe autour et au bénéfice de qui se referme l’habilitation à se mêler ‘’des affaires de Dieu’’. Un mur infranchissable dont les gardiens s’emploient à nier ou à occulter que pour eux et au fond d’eux-mêmes, il marque la frontière voulue par l’ordre de la nature entre la prééminence dévolue au masculin et l’infériorité assignée au féminin, une frontière que l’impureté consubstantielle à ce féminin figurée depuis la nuit des temps, rend d’autant plus nécessairement immuable.

Verrouillage à l’intérieur d’un verrouillage, cette image d’impureté, ancrée dans tant de civilisations, perdure comme la plus exemplaire des déraisons qui, depuis des millénaires, font le malheur de la moitié de l’humanité [2]. Comment concevoir que la raison reste impuissante à la dissoudre par la dénonciation de son inanité et de sa malfaisance ? Elle laisse pourtant bien voir ce à quoi elle se réduit : une représentation mentale qui puise ses constituants dans notre cerveau archaïque, et qui - pour l’interprétation qu’on se risque ici à proposer- s’est connectée dans celui-ci à une perception primitive et ambivalente du sang pour la projeter sur le féminin. Une perception qui, schématiquement, aurait conjugué la promesse d’assouvissement de la faim suggérée par la vue du sang du gibier blessé et la menace vitale que signale à l’individu humain l’écoulement de son propre sang, et qui aurait structuré l’association inconsciente de la première avec le sang hyménal et celle de la seconde avec le sang menstruel.

Association qui, si on l’admet, relie son premier référent aux sacralisations de la virginité, comme elle fait pénétrer le second, par le jeu de reflets inversés, dans la substance des sanctifications ou des déifications de la fécondité. L’ombre portée de ces sacralisations et de ces déifications - mêlant célébrations transculturelles des divers types de Vestales et anciens cultes de la Déesse-Mère - a enveloppé un christianisme qui s’est bien peu gardé de ne pas y inscrire ses pas. Si bien que la récusation de l’appareil conceptuel au moyen duquel le féminin y a été muré dans un statut d’infériorité passe par l’invalidation de l’imaginaire sexué autour duquel s’est formé le binôme pureté/impureté qui se veut l’abrégé de la condition de l’autre genre de l’humain.

Une réduction d’autant plus haïssable que les mythologies discriminantes du féminin et leurs représentations fantasmées du physiologique et du biologique offrent aux pires obsessions et perversions de quoi s’assouvir et se masquer. De ce que ce fantasmé se perpétue en vecteur d’une soumission violente au masculin, est-il preuve plus évidente que celle qui ressort de l’assimilation mentale et physique de la défloration à un viol [3]?


Plutôt qu’à un troisième verrou à ouvrir, c’est plutôt à la perspective d’un dépassement supplémentaire qu’amène à ce stade la réflexion. Un dépassement qui se profile dans la continuité d’une conquête de l’égalité sacerdotale par le féminin, mais qui porte en lui d’élever - comme c’est généralement le cas dans l’Histoire-  une victoire des femmes en avancée collective. Ainsi en a-t-il été naguère du droit de vote accordé aux femmes : sa signification véritable se lit aujourd’hui, non comme le succès final des suffragettes, mais comme l’accomplissement de la démocratie - une démocratie jusque là imparfaite, et même infirme, en ce qu’elle excluait du suffrage prétendument universel la moitié des citoyens. Plus près de nous, le droit à la contraception a d’abord été une incomparable libération des femmes - celle de la fatalité des grossesses -, mais avec le recul, il s’inscrit dans nos mœurs comme la possibilité donnée à tous les couples hétérosexuels de s’ouvrir à une vie amoureuse où leur relation intime peut s’exprimer et s'embellir en se concentrant sur ses richesses autres que l’enfantement, ce dernier devenant désormais un choix et non plus un piège et un sujet d’angoisse.

Ce dépassement repose sur une interrogation : si une barrière aussi haute que celle de la discrimination des femmes devant le sacerdoce peut tomber, comment envisager que rien ne vienne jamais remettre en cause cette autre frontière placée au cœur de la foi qu’est la différenciation multiséculaire du clerc et du laïc, c’est à dire la dévolution de la fonction sacramentelle à un corps sacerdotal, et à lui seul. Un corps sacerdotal ainsi investi d’un pouvoir charismatique qui le sépare des fidèles et détenteur d’une primauté organique arguant d’une validation mystérieuse et quasi magique. C’est là un questionnement auquel la Réforme a largement répondu et dont on sait qu’il progresse autour de nous.

Vis à vis du ministre du culte que nous connaissons, l’idée d’une abolition de cette distinction clerc/laïc n’amène pas à méconnaître ce qui légitime son statut différencié : un degré supérieur de connaissances théologiques, d’expertise exégétique et, corrélativement, d’aptitude à accompagner l’investigation spirituelle, auquel s’ajoute bien sûr sa formation liturgique ; et, de par son parcours d’études philosophiques et/ou son expérience d’animateur des engagements d’une paroisse, sa capacité à éclairer les référentiels éthiques. Mais à se représenter ce ministre ordonné comme appelé à se redéfinir en ‘’ministre diplômé’’(ou en ministre ‘’qualifié’’). Et ce, sans perdre de vue que les compétences auxquelles son expertise affecte ce ‘’ministre diplômé’’ ne sont pas, n’ont jamais été, exclusives et partant opposables au ‘’simple fidèle’’ coparticipant au sens de la foi, au discernement de la vérité et à la grâce de la parole.

Le déplacement des lignes séparatives entre clercs séculiers et laïcs pour l’accomplissement des sacrements ouvre en revanche un débat fondamental eu égard à l’économie des habilitations sur laquelle le catholicisme s’est configuré. Le bouleversement qu’induirait une novation de cet ordre serait-il pour autant si considérable ? Les sacrements en connaîtraient-ils un changement majeur, en seraient-ils affectés dans leur sens et dans leur portée ?

Du baptême (où à peu près rien sur le fond ne serait modifié) à l’onction du Passage, du mariage (ou le prêtre n’intervient que comme témoin) au sacrement de réconciliation, ces interrogations se soldent apparemment par la négative. D’autant que le ‘’simple fidèle’’ pourrait toujours, au cas par cas, apprécier en conscience, et plus spécialement pour le sacrement de réconciliation lorsqu’une inquiétude spirituelle ou éthique pèse sur la ou les fautes en cause, s’il convient qu’il se tourne vers un ministre du culte, ou se faire une règle, par choix personnel, de toujours recourir à l’assistance de celui-ci.

La portée que revêtirait l’admission de l’intégralité des baptisés à la fonction sacramentelle ne s’évalue en définitive que par rapport au seul sacrement eucharistique, par rapport à l’impact qu’aurait l’accession des laïcs à l’accomplissement de ce dernier. Un impact qui renvoie à cette question : la recommandation messianique « Vous ferez cela en mémoire de moi » appelait-elle les Apôtres à instituer une classe sacerdotale qui perpétuerait les mots et les gestes de la Cène et leur donnerait effet, ou, formulée dans un repas entre Juifs, mêlée aux bénédictions de ce repas pascal et insérée dans les prescriptions de la Loi qui y étaient observées, enjoignait-elle de reproduire le rite que créait le Fils de l’Homme au moment de passer par la mort, et de faire de ce rite le signe que le peuple de la nouvelle alliance aurait à placer au centre de tous ses partages et de toutes ses action de grâce, i.e. de sa communion ?

On objectera à qui retient la seconde interprétation que rien ne garantirait qu’un laïc ‘’de base’’ pratiquant le sacramental de l’eucharistie serait pénétré de la juste signification du « Ceci est mon corps … ceci est mon sang », et que les représentations qui l’habiteraient seraient rigoureusement conformes à l’enseignement de l’Eglise. Mais la répétition du « Ceci est mon … » a-t-il d’autre sens que de nous placer devant le mystère des mystères, celui qui touche à l’Incarnation du Verbe, à toutes ses incarnations y inclus les invisibles ? Autre façon de le dire : l’annonce des incarnations à venir qui est contenue dans le « Vous ferez cela … » ne se suffit-elle pas à elle-même, de sorte que nous ne sommes pas appelés à nous figurer la nature de ces incarnations et de la présence de la transcendance qu’elles promettent, et encore moins à nous hasarder à spécifier leur substance dans des concepts explicatifs (autre nom des dogmes) ?

Avançons d’une cran encore le questionnement : ce que le célébrant a en tête en prononçant ces deux « Ceci est mon … » - que ce soit la célébration de la mémoire de la Cène, une présence symbolique ou une présence réelle, une consubstantiation ou une transsubstantiation, ou encore une ‘’union sacramentelle’’ ou une ‘’présence objective’’ - ne compte-t-il pas pour rien en comparaison du don que constitue pour l’assemblée réunie autour de lui, la participation au mystère le plus expressif de l’amour de Dieu ? Idée qui peut se résumer ainsi : prêtre catholique, pasteur luthérien, pasteur calviniste, laïc se reconnaissant dans la transsignification …, qu’il soit dispensé par l’un ou par un autre, le sacrement en tant qu’il est toujours ce don partagé, ne sera rien d’autre que ce don, et d’abord pour celle ou celui qui le reçoit. Ce qui le validera et ce qui suggère que la communion la plus accomplie, pour celui/celle qui préside à l’actualisation de la Cène comme pour celui/celle qui mange le pain et boit le vin, procède d’un vide volontaire de l’entendement, qu’elle requiert l’absence de toute intellection préétablie du sacrement pour que la perception de l’incarnation attendue soit seulement celle de l’épiphanie d’une Présence. Et pour qu’elle soit pleinement ouverte à la pénétration de la grâce intime et indivise qui entoure cette épiphanie, grâce où se projette celle qui enveloppait les convives du Cénacle et flottait sur leur tablée.

Si le signifié du rituel de la Cène a été livré à l’état d’inconnaissable, s’il est voué pour l’universalité des croyants à demeurer tel jusqu’à la parousie - en suggérant tout au plus les contours d’une incarnation et, à travers les espèces, d’une incarnation incorporelle (contradiction entre les termes qui donne la mesure de ce qui nous est impénétrable) -, alors la classe sacerdotale et les laïcs sont confrontés à égalité à un signe de communion dont la dimension est incommensurable mais dont l’acception de l’énoncé ne peut se déchiffrer et qui, partant, résiste à toute transcription dogmatique.

Et s’il est loisible d’en tirer abruptement la conséquence, l’égalité face à l’indéchiffrable n’implique-t-elle pas l’égalité dans l’approche sacramentelle de cet indéchiffrable ? Une égalité qui entraîne que le geste eucharistique ‘’tombe dans le domaine public’’ et cesse de pouvoir se confondre avec un tour de magicien requérant initiation préalable et allocation d’un pouvoir spécifique.


Les trois mouvements qu’on a décrits enchaînent trois interpellations adressées à l’Eglise-institution : pour qu’elle se libère du dégoût et de la peur du sexe [4] et du dégoût et de la peur du féminin, et pour que cette double libération coïncide avec l’achèvement d’un temps historique où un corps sacerdotal, exclusivement masculin et célibataire, a détenu seul toute l’étendue des charismes et de l’autorité. Apparier ainsi le détachement de dégoûts et de peurs qui ont façonné les représentations mentales de la hiérarchie sacerdotale et le dépassement de la dichotomie clerc/laïc, répond à la certitude que l’apparition parallèle et concomitante de ces deux émancipations de l’entendement est la condition première d’un élagage des branches mortes de l’institution.

Une certitude qui se conforte de l’interaction qui fait lien entre la répulsion [5] attachée à la sexualité humaine et au sexe féminin et la pérennisation du monopole cléricalo-masculin sur le sacramentel. La démarcation que cette monopolisation trace aujourd’hui au sein du peuple des baptisé(e)s ne compte-t-elle pas au nombre de ses bornes frontières, sous-jacent à l’argumentaire théologique et capable de survivre à l’effritement de celui-ci, le parti-pris de l’exclusion des femmes des ministères ordonnés ?

Bien d’autres partis-pris entrent dans la composition d’une pesanteur doctrinale qui est devenue culturellement et sociétalement aussi indéfendable qu’elle est largement récusée. De cette récusation, un signe probant peut être tiré de ce que dans notre société, la morale enseignée par l’Eglise romaine tend à n’être plus associée qu’à la pénalisation de la sexualité et à la récusation de droits parmi les plus constitutifs de l’égalité des femmes, et de ce que déclarer son adhésion à l’une et à l’autre concoure à identifier le ‘’catholique pratiquant" des catégories sociologiques. Les branches mortes qu’on a ciblées désignent d’abord un positionnement réglementariste du magistère face aux épreuves de la vie dont suffit à rendre compte la ségrégation infligée aux divorcés remarié, et, au-delà, une négation systémique de la grandeur propre à la chair dont témoigne, outre cinquante années d’enténèbrement sur la sujet de la contraception (pour ne rien dire de la condamnation de l’IVG ou des manifestation dites ‘’pour tous’’), l’interminable entêtement dont l’obligation du célibat pour les clercs séculiers est l’objet.

Cependant, tout donne à penser que les renversements espérés auront bien pour point de départ, pour impératif initial, l’accession du féminin à un statut d’absolue égalité. De cette reconnaissance dépend que l’Eglise se réinsère dans le mouvement et dans les mentalités des sociétés européennes dont elle s’est retranchée au XVIII ème siècle en se fermant à un temps et à un esprit nouveaux. Et c’est bien pour s’inscrire dans cette assignation que le présent texte a été titré ‘LA VOCATION DES SERVANTES’’.

Et comment le conclure plus à propos que par ces deux citations qui étaient rapprochées l’une de l’autre dans un récent article de ‘’Marianne’’ signé d’Eric Conan : «  La femme est l’avenir de l’Eglise ».

La première de Romain Gary :

« Le premier à avoir parlé d’une voix féminine, c’était le Christ. La parole du Christ constitue pour moi l’incarnation même de la féminité. Je pense que, si le christianisme n’état pas tombé entre les mains des hommes, mais entre les mains des femmes, on aurait eu aujourd’hui une tout autre vie, une tout autre société, une tout autre civilisation ».

La seconde du pape François :

« L’Eglise est femme, l’Eglise est un mot féminin, on ne peut pas avoir de théologie sans cette féminité ».

Didier LEUWEN  -  9 novembre 2015 *

 

* Cet article est tiré d’un commentaire consacré au texte d’Alice Damay-Gouin «Quel est mon trésor ?» qui est paru le 28 septembre 2015 sur le blogue ‘aubonheurdedieu-soeurmichele’.


Un résumé en a été publié le 10 novembre 2015 sur le même blogue ‘’aubonheurdedieu-soeurmichele‘’ dans Invité-es .
[ aubonheurdedieu-soeurmichele.over-blog.com/ ]

L’article a par ailleurs été publié début 2016 sur le site du Wijngaards Institute for Catholic Research 

[ http://www.womenpriests.org/ministry/levy.asp ]



Publié par "penserlasubversion" dans "collection LUMENA".

 






[1] Je renvoie ici à Georges Duby (‘Le chevalier, la femme et le prêtre’’) et aux pages où celui-ci explique qu’au Moyen Age la recherche du plaisir au sein du mariage est jugée un péché aussi grave que l’adultère. Conception qui demeurera dominante bien au-delà du XIIIème siècle …
[2] Ce qui ne vaut pas pour le judaïsme où l’impureté possède une connotation spirituelle spécifique.
[3] Pour ce qui est de la sacralisation de la virginité - celle qui a pu conduire en ‘’théologie mariale’’ à une formulation telle que « sa virginité n’a pas été lésée (!) » -, la dimension de perversion qui s’y attache est on ne peut plus fortement illustrée par la captation sur les réseaux de ce prédicateur de l’islam intégriste affirmant à ses ouailles qu’’’au Paradis les femmes retrouvent leur virginité après chaque rapport sexuel’’. L’inconscient a ainsi de ces partages de fixations entre monothéistes …
[4] Les atténuations, certes non négligeables sur le fond, qu’a connues leur expression depuis quelques décennies ont été si mesurées, tellement ‘’hors sol’’, que leur impact sur les mentalités et les représentations paraît non significatif - et même non mesurable s’agissant de nombre de clercs, de ‘’voix autorisées’’ et de pieux notables ….
[5] Le mot ‘’répulsion’ peut sembler excessif mais, le concernant et concernant l’importance qu’on a donnée à la problématique du dégoût, comment ne pas persister et signer car il y a bien eu répulsion de la chair de la femme, en même temps qu’il y a eu répulsion de l’acte de chair et répulsion de la chair elle-même (inconnue du judaïsme qui bénit le don des orifices nécessaires aux fonctions naturelles). Si le ‘’Inter faeces et urinam nascimur’’ - lisible comme le pire blasphème adressable à Celui qui a crée l’humain à son image et dispensé l’amour comme source de la vie - est controversé et sans auteur avéré, il réfère indéniablement à cette triple aversion que les modes de pensée de notre modernité ne sauraient plus regarder que comme le produit d’une emprise névrotique et comme le nœud d’arriérations aussi aliénantes qu’intrinsèquement malsaines.

samedi 17 octobre 2015

LUMENA, la lumière et Les Lumières.

  
« PENSERLASUBVERSION » 
CRÉE UNE COLLECTION ‘’LUMENA’’. 

Désormais, les parutions sur le blogue "penserlasubversion’’ distingueront les articles concernant le domaine et le fait religieux des textes politiques ou relatifs aux questions institutionnelles et aux sujets de société.

Pour ce faire, une collection intitulée " LUMENA " réunira sous ce label les contributions qui participent de la réflexion sur le religieux et qui s’attachent aux grandes interrogations portées par les spiritualités monothéistes.

Contributions qui ciblent en premier lieu les barrières dogmatiques ou doctrinales les plus enracinées et les plus sanctuarisées et, plus largement, les référentiels les plus clivants : un ciblage qui répond à la certitude que rien ne peut davantage affaiblir la propension du ‘’dire religieux’’ institutionnel à s’ériger en énonciateur exclusif de la vérité, en puissance normative dominatrice et, sur ces des deux terrains, en système de pouvoir de type césarien, voire totalitaire, que ce qui procède de l’intelligence du ‘’croire’’ - une intelligence qui a du reste en propre de ne pas être subordonnée à une adhésion à ce croire.

" LUMENA ", bien sûr, pour associer l’idée de lumière selon l'acception qu’a celle-ci dans le champ de la spiritualité aux ''Lumières'' du XVIII ème siècle.

L’idée que plusieurs textes publiés par "penserlasubversion’’ ont déjà mise en avant, est bien en effet de plaider pour la complémentarité et la convergence des démarches d’intellection des constituants de la foi qui incombent aujourd’hui, dans le péril où se trouvent les aspirations au libre examen et la libre détermination de la pensée., aux croyants et aux non croyants qui se réclament de ce libre examen et de cette libre détermination.

Ce partage dans la quête du sens implique que ceux qui croient au Ciel et ceux qui n’y croient pas, à partir de la reconnaissance d’une source commune à leurs cheminements éthiques, investissent conjointement la pensée du fait religieux dans son ensemble. Pour produire une synergie qui fasse de l’investigation dans le domaine de la spiritualité, et de la recherche sur les textes auxquels celle-ci renvoie, les émettrices des démentis les plus catégoriques face aux obscurantismes, qu’ils soient les plus imbéciles ou les plus violents, et pour que cette investigation et cette recherche procurent ainsi une ressource décisive au service de la liberté de conscience.

Ce qui est en jeu dans cette militance commune, coalisant les capacités à faire prévaloir une conception du religieux ouverte au libre parcours de l’intelligence de la foi, c’est bien la constitution du premier et du plus urgent rempart à opposer aux fondamentalismes et aux intégrismes qui ne cessent de grandir et de s’étendre.

Le "Écrasons l'infâme'' de Voltaire ne se comprend pas comme visant le christianisme, ni l'Eglise catholique intemporellement, mais directement ceux qui ont supplicié Calas et le chevalier de la Barre. Ceux qui ont fait les lois qui instituaient ces supplices et rendu une justice qui s’y conformait parce qu’ils avaient asservi leur entendement à des obscurcissements de l’esprit et à des représentations multiséculaires où le croire se confondait avec une œuvre de contrainte et de mort. Similitude avec les crimes effroyables perpétrés par  Daech et autres Fous de Dieu qui répètent et exposent sous nos yeux ce qu’ont été nos Croisades, notre Saint-Barthélemy.

Face aux égorgeurs d'aujourd'hui et à tout ce qui abandonne et assujettit aux littéralismes le discernement des fidèles et qui se tient en arrière plan de ces égorgeurs pour nourrir tous les fanatismes, la bataille à livrer est d’abord idéologique : à ceux qui détournent le fait religieux pour le mettre au service d’un projet totalitaire ou archaïquement clérical, en se prévalant de la détention de la vraie foi et des seules normes morales qui s’accordent à celle-ci, il s’agit d’opposer la dimension que renferme la spiritualité et ce que cette dimension a d’infiniment supérieur aux lectures dans lesquels ils sont emmurés -  et même d’étranger à ces lectures tant la réduction dont celles-ci procèdent est destructrice de sens.

L’étendue de cette destruction vient de ce que la spiritualité se nourrit des questionnements qui cernent l’inconnaissable de chaque croyance. Sa part d’indéchiffrable dont la perception invalide toute forme de certitude plénière, au profit d’une autre intellection de l’univers religieux qui se ré interroge sans cesse et qui suit un itinéraire ouvert au doute.

S’il est pour notre temps un autre "Écrasons l'infâme'' qui soit à valider, il s’adresse aux dégradations, aux déviances et aux dénaturations de la croyance produites par des lectures simplistes et réductrices, et aux fléaux qui en sont pour l’humanité la matérialisation.

La thèse que défend "penserlasubversion’’, et qui a amené notre blogue à se saisir de sujets religieux, se résume en deux phrases, l’une qui fixe le socle du projet auquel répond notre saisine, l’autre qui fait le lien entre ce projet et le dessein subversif dont nous nous réclamons vis à vis des codes et des référentiels que récuse une éthique de liberté, de solidarité et d’égalité.

Deux phrases qui feront notre conclusion.

La première pour soutenir que par les éclairements dont elle est porteuse, l’investigation du spirituel associant croyants et non croyants est la seule arme susceptible d’être opérante à moyen et au long terme pour démonétiser, au sein de chacun des monothéismes, les enseignements en forme d’endoctrinements prodigués par le fondamentalisme et l’intégrisme, et pour élever le niveau d’entendement du corpus de signifié que le ‘’croire’’ met au service de la conscience du vrai, du juste et du bien.

La seconde pour affirmer que cette élévation, qui est une libération des esprits, ne saurait être acquise que par la contestation et la subversion introduites au sein des systèmes dogmatiques et des appareils de pensée archaïsants qui ensemble plombent le ‘’dire’’ et ‘le ‘’comprendre’’ religieux.

Didier LEUWEN  -  16 octobre 2015

Pour « PENSERLASUBVERSION » 

Publié par "penserlasubversion" dans "collection LUMENA".

mercredi 14 octobre 2015

JUDAS ET LA LUMIÈRE DU PÉCHÉ.


 « …il avait perdu l’espérance de la réconciliation ».

Cet article a été publié le 24 août 2015 par Garrigues et SentiersIl réagit à 3 articles également parus sur ce blogue [www.garriguesetsentiers.org/] :

 Lettre de Judas « à l’ami qui l’a brisé » - René Guyon (dans ‘’D'une Alliance à l'autre’’)
Publié le 7 août 2015 par Garrigues et Sentiers

Je m’étonne de l’importance de Judas ! - Pierre Locher
Publié le 13 août 2015 par Garrigues et Sentiers

Ève et le péché premier - Antoine Nouis (Réforme 3578, 2 octobre 2014)
Publié le 14 août 2015 par Garrigues et Sentiers


Quelle satisfaction pour l’esprit que cette succession sur Garrigues et Sentiers de trois articles qui s’enchaînent sur deux sujets indissociables : Judas et le péché dit originel !

Le texte de René Guyon est lumineux parce qu’il procède de la construction/déconstruction midrashique, d’une mise en miroir opérée entre les deux Testaments. Mise en miroir qui a toujours pour fin de dégager la conception textuelle de ce qui la voile, et pour les Ecritures chrétiennes, de tenter de les lire en traversant la masse des sédiments déposés dès les premiers et au fil des siècles - erreurs comprises.

Une mise en miroir qui se légitime de ce que l’appareil des écrits ne vient pas décrire et raconter mais signifier, et qu’il ne se lit dans ce qui fait sa vocation qu’à la mesure des correspondances et des combinaisons qui s’y découvrent. Exercice qui est la respiration même du judaïsme, et qui appliqué aux Evangiles, suppose l’acceptation préalable de leur nature d‘œuvre humaine - la part étant faite aux lueurs que l’Esprit a probablement dispensées dans le cours de leur complexe et incertaine élaboration.

Acceptation, d’abord, de ce que les témoignages oraux, après avoir été transcrits, ont été copiés, ajustés, de nombreuse fois recopiés- scribes et autres copistes n’hésitant sans doute pas à y inclure leur ajouts personnels pour conforter telle lecture interprétative qu’ils jugeaient la plus pertinente et la plus juste ; et de ce que, comme c’est le cas pour toute pièce léguée par l’histoire lointaine, les premiers textes configurés, traduits (?), ré agencés entre eux (pour les synoptiques), ont été encore manipulés, révisés, voire amendés avant que la détermination - hasardeuse ? - de ce qui devait être tenu pour canonique et de ce qui ne pouvait être regardé comme tel fût arrêtée.

Mais surtout acceptation ou reconnaissance - ce qui nous replace au cœur de lecture midrashique de René Guyon -, d’un constat essentiel : dans le nombre des intervenants qui ont concouru à l’édification des ces œuvres composites, sur deux ou trois générations de disciples, plus de trente ans après les faits et jusqu’à plus de soixante-dix ans après eux, l’immense majorité, sinon la totalité, étaient à coup sûr des juifs - juifs ‘’de souche’’ ou juifs convertis issus du vaste essor du prosélytisme juif dans le monde hellénisé -, et non moins certainement, pour la plupart d’entre eux et  d’abord pour les plus investis dans la conception des écrits évangéliques, des judéo-chrétiens très instruits des textes hébraïques, sinon même experts en ceux-ci.

En considérant cet ancrage intellectuel, on mesure la déperdition de sens qui dans l’appréhension du contenu textuel des Evangiles, découle de tout éloignement de la pensée juive contemporaine de leur rédaction, de toute perte d’intimité avec cette pensée, de toute occultation de l’attraction du corpus hébraïque qui s’imprime dans chaque apparence de relation factuelle des actes et des paroles prêtés au Messie ?

Oui, c’est bien en se référant à ce qui fait du Second Testament une ‘’écriture juive’’, que le texte de René Guyon réinstalle le personnage de Judas à la seule place où la signification de son rôle saurait être valablement interrogée.

Le parallèle s’impose, dans la démarche midrashique et dans sa pénétration, avec l’essai de Sandrick Le Maguer « Portrait d’Israël en jeune fille - Genèse de Marie »  (Gallimard, collection L’INFINI, 2008), ouvrage qui offre une interprétation à la fois passionnante et libératrice du personnage de Marie dans les Evangiles : libératrice des déviations et des emprunts à travers lesquels le monothéisme chrétien a tant concédé aux cultes archaïques de la déesse-mère et qui auraient pu l’entraîner, l’Esprit n’y eût certainement veillé, jusqu’à la proclamation d’une Marie ‘’Co-rédemptrice’’, négation irréparable du dessein de l’Incarnation.

« Intellectuellement, nous sommes tous des sémites ». Déclaration en son temps méritoire, mais aussi observation d’une évidence qui dans sa formulation rendait faiblement compte de la vraie nature de la filiation entre Israël et le monde chrétien. Qu’on permette à celui qui n’est pas juif, mais dont les origines parcourent le judaïsme, de considérer que la proclamation de cette filiation trouve la plénitude de son expression dans la scène que l’évangile-Jean place au pied de la crucifixion : au-delà de l’injonction croisée à la mère et au disciple - « voici ton fils » … « voici ta mère » -, la notation « Et à partir de cette heure-là, le disciple la prit chez lui » marque que les deux Alliances habitent la même histoire de l’accomplissement du salut. Non que la seconde capte la première, se l’approprie, et encore moins se substitue à celle sur laquelle elle fait souche. Mais que l’Alliance où le Verbe s’est fait chair insère celle qui va naître de la première victoire sur la mort, l’insertion étant réciproque dans le dessein de la transcendance. Entre les deux personnages désignés et non nommés auxquels s’adresse le dernier acte d’enseignement du Messie, que percevoir d’autre que l’acte conclusif du parcours du Fils de l’Homme signifiant que le lien entre les deux peuples élus, le peuple du non sacrifice d’Isaac et le peuple de la non mort du Christ, est celui d’une vocation spirituelle commune qui sera partagée pour tout le parcours à venir de la Création ? [*].

Communion, et non coexistence, au sein de ce même projet de la transcendance, impliquant la mise en communauté et l’agrégation des témoignages confiés à chacune des Alliances - avec ce que cela appelle d’échanges dans les cheminements parallèles de l’intelligence de la foi.

Des cheminements qu’emprunte cette sorte d’acculturation ou de conversion chrétienne du midrash à laquelle s’emploie René Guyon dans ce bel exercice qui donne à voir ce qui de la lettre, ramenée à une autre lettre, peut jaillir d’entendement et d’esprit.


Demeure l’objection qu’en réponse à son texte, lui adresse Pierre Locher dans son article, récusant un Judas « créé par Dieu pour faire advenir le Royaume ». Un Judas dont « (la) mission était comparable à celle de Juda fils de Jacob qui a permis par sa méchanceté apparente (vendre Joseph) le salut des Hébreux (par le même Joseph) ».

Objection portée par cette interpellation : « Le destin de Jésus de Nazareth était-il scellé d'avance ? Était-il écrit qu'il croiserait le chemin de Judas ? ». Et qui ouvre sur le débat peut-être le plus fondamental : rien moins que la question du mal au sein de la Révélation messianique.

Or, la confrontation des deux thèses ne laisse-t-elle pas sur le sentiment que notre entendement peine autant à cerner les termes et les incidences de cette question, qui est bien en même temps celle de la liberté face au mal, que sa faculté d’en discerner la réponse est contrainte ?

Une conviction émerge cependant de cette confrontation : rien ne saurait venir accréditer l’idée d’une prédestination d’aucun des protagonistes - la prédestination ne contient-elle pas en effet dans son principe la négation simultanée de l’amour de Dieu pour ses créatures et du don fait à celles-ci en ce qu’elles sont « appelé(e)s à la liberté » ; une double négation où pourrait se découvrir le véritable ‘’péché contre l’esprit’’.

Pour suivre un raisonnement à peu près de même type que celui qu’épouserait une restitution historique, la contradiction ne serait-elle pas finalement qu’apparente ?

Entendons par là un raisonnement qui tiendrait que Judas a été celui par qui le mal est passé et par qui il a agi - ne faut-il pas très ordinairement au mal un truchement humain ? - et que le Fils de l’Homme aurait été trahi et livré par toute autre entremise. Et que le récit évangélique, sa reconstitution/reconstruction, se sont ensuite bâtis, en leur temps, dans la mise en miroir du factuel et des personnages avec le corpus hébraïque existant suivant un procédé de narration propre à ce corpus - procédé tout particulièrement présent dans la restitution du cours de la Passion et de la Résurrection.

Que Judas eût ou non compté au nombre des Douze, l’Incarnation contenait au reste en elle la mort de l’Incarné, la chair en laquelle le Verbe avait pris corps et nature d’homme étant pleinement chair d’homme et comme telle vouée à mourir. Une autre acception de l’Incarnation aurait-elle permis de mettre en lumière la victoire sur la mort du Fils de l’Homme, signifiant que la même victoire était promise à l’humanité entière [**]?

S’ajoutant au ‘’dé-noircissement’’ du personnage (noircissement qui appartient au registre polémique des évangélistes comme leurs dénonciations de leurs concurrents Juifs tous partis confondus) pour lequel plaide René Guyon, la négation de la prédestination de Judas, au profit de la distribution des rôles qui lui attribue a posteriori de représenter le reflet du personnage de « Juda fils de Jacob », concoure à invalider l’ingénierie doloriste qui a si puissamment ancré la représentation sacrificielle de l’achèvement du parcours messianique. C’est le grand mérite de la réaction de Pierre Locher d’étayer cette invalidation en récusant l’idée d’un Judas ‘’programmé’’ pour se vendre aux gens du Temple et conformé à cette fin suivant un projet divin qui voulait voir « Jésus (…) ‘’racheter la faute d'Adam’’ par son sacrifice sur la croix ». Récusation qui participe ainsi de la réfutation du schéma ou du système théologique qui ne s’arrête pas à ce que dans l’Ecriture, un Père ne sacrifie jamais son fils - et Dieu pas plus qu’Abraham -, et qui prive le dessein de l’Incarnation de la dimension que lui donne un Messie qui « vient réaliser pleinement l'homme espéré de tous temps dès les premiers chapitres de la Genèse, l'homme à l'image et à la ressemblance du Créateur ».

En revanche, la sommation initiale de Pierre Locher - « Je m’étonne de l’importance de Judas ! » - a beaucoup pour surprendre, de même que l’interrogation qu’il se fait ensuite à lui-même : « Pourquoi Judas m'intéresse-t-il si peu ? ».

La personne de Judas n’apparaît-elle pas, parmi toutes celles qui confrontent le Verbe incarné à la présence du mal - aveugles, paralytiques, femme adultère, possédées … -, comme la plus exemplairement figurative ? Personnage réel ou allégorique, sa place dans l’Evangile serait mineure et presque anecdotique - à peine plus que celle d’un figurant - s’il lui avait seulement été imparti de perpétrer la médiocre trahison qui conduit le Fils de l’Homme au supplice, et de la commettre pour que s’accomplisse l’histoire déjà écrite de l’expiation et de la réparation d’une faute extraordinairement lointaine imputée à l’humanité toute entière. En revanche, le traitre-Judas est au cœur de l’histoire messianique si l’Incarnation se lit comme un partage voulu de la souffrance qu’endure le monde sous l’emprise du mal, et si son projet est bien que le Christ accomplisse ce partage jusqu’aux limites extrêmes de l’affliction et de la douleur des hommes (ce qui excluait qu’il mourût de mort naturelle) : dès lors c’est bien Judas qui au moment capital, celui où le Christ est livré, incarne la prégnance du mal et sa capacité à déterminer les actes et les faits de ce monde, ou à les détourner en œuvre de mort.

Qu’il soit, à ce moment-là, à la fois le passeur et le condensé du mal éclaire l’acharnement que mettent les évangélistes à nourrir le réquisitoire qu’ils dressent contre lui. Et explique qu’il lui soit attribué d’avoir été celui des disciples qui était chargé des affaires d’argent (et, pour en ‘’rajouter une couche’’, un préposé indélicat).

Si « la (…) lumière, qui, en venant dans le monde, éclaire tout homme (…) est venue chez les siens, et (si) les siens ne l’ont point reçue », la première place dans ce rejet de l’Esprit est bien occupée par Judas en ce que le Messie, qui l’avait élu au nombre des Apôtres, n’avait personne de plus proche, de plus intime, parmi tous ceux qui ont fait barrage à sa Parole et en ce qu’Il a pu voir en lui l’instrument de la mise en route du processus de sa mise à mort

Constat qui laisse bien sûr entière l’interrogation déjà esquissée : d’où le mal ‘’co-acteur’’ de la Révélation messianique, somme des forces qui rendent irrecevable in illo tempore la prédication du Messie, tient-il sa puissance - autrement dit, à quelle source s’est-il formé ? Pas davantage que les autres personnages qui ne veulent pas reconnaître la lumière venue parmi eux et concourent à maintenir en son état « le monde (qui) ne l’a point connue »., Judas, porteur de ce mal, n’est en effet l’objet d’une malédiction ou d’un sort tels ceux jetés sur les héros de la mythologie grecque, et on a récusé l’idée d’une prédestination cruelle qui l’aurait voué à croiser le chemin du Fils de l’Homme pour livrer celui-ci à ses ennemis après l’avoir renié pour s’être mépris sur sa mission.


Une interrogation qui trouve, en deux temps, sa réplique dans le troisième article paru sur Garrigues et Sentiers : « Ève et le péché premier » d’Antoine Nouis. Réplique qu’active l’aperçu proposé par son introduction sur le rejet du péché originel que contient le dernier livre de Lytta Basset.

Un rejet qui impute à cette explication de l’existence du mal de culpabiliser l’humanité - c’est à peu de choses près le résumé qu’en donne d’Antoine Nouis - en la chargeant d’une noirceur congénitale résultant de la faute d’Adam et Eve et en la condamnant à transmettre de génération en génération la marque de cette souillure.

Double transmission dont on ne voit pas comment elle serait conciliable avec la perception d’un Dieu créateur par amour.

C’est avec une gratitude jubilatoire qu’est reçue toute lueur qui vient traverser les représentations de la foi qui n’ont pour elles que d’être multiséculaires, les démonstrations théologiques figées et la dogmatique poussiéreuse et paresseuse qui les entoure. En l’espèce, la négation du péché héréditaire apporte une lueur essentielle qui ouvre au libre parcours de la pensée l’intellection du mal agissant dans le temps messianique et qui dégage la conduite de Judas, sa révolte contre le Fils de l’Homme et sa trahison, de toute fatalité issue de la Chute décrite par la Genèse.

L'infirmation de la pénalisation générique qui aurait sanctionné le péché premier inclut toutefois une question préalable : à quoi a tenu l’invention de ce péché et de cette pénalisation?

En tant que lecteur convaincu de Shlomo SAND [***], on risquera l’hypothèse que le concept de péché originel a constitué la réponse à la contradiction qu’affrontait aux V ème et IV ème siècles a.C.n. le monothéisme qui naissait du contact avec la civilisation perse : la spiritualité nouvelle qui se formait entre Babylone et Jérusalem avait à justifier la présence du mal, et de surcroît l’exposition à celui-ci du peuple appelé à accueillir le Dieu unique, puisque qu’elle se privait de la représentation dichotomique qui faisait la cohérence du dualisme zoroastrien. Quand Isaïe, qui vise le zoroastrisme, fait dire à Yahvé s’adressant à Cyrus : « Je donne la prospérité, et je crée l’adversité. Moi, l’Eternel, je fais toutes ces choses », l’idée de la justice oblige à se demander en retour pourquoi cet Eternel, considérant les créatures humaines, entreprend-t-il de créer l’adversité et non pas seulement la prospérité. Une idée de la justice qui se trouve satisfaite dès lors que l’adversité, la souffrance et le mal viennent châtier une faute partagé depuis son origine par toute l’humanité.

Ne plus regarder autrement que comme l’un des mythes bibliques le Jardin d’Eden et le Fruit défendu, et ne plus lire l’arrêt de la Genèse condamnant Eve, Adam et toute leur descendance autrement qu’on le fait du récit de la création du monde en six jours, renvoie le mal a son mystère impénétrable - Dieu seul connaît le mauvais et le bon.

Impénétrabilité qui, comme pour tous les autres mystères de foi, se conjugue cependant avec l’injonction que fait l’Esprit - et qui passe sans doute et qui est entendue, quand elle l’est, par l’action d’une grâce particulière - de ne jamais cesser d’interroger le sens de ce qui nous restera inconnaissable jusqu’à ce que les temps soient accomplis. Un questionnement qui s’adresse à tout ce qui porte signification dans les Ecritures en lien avec ce qu’elles ont par essence d’anhistorique : symboles, allégories métaphores, stratégies narratives, récits imaginaires ou imagés, prodiges incroyables, contradictions et redondances. Et qui, à part égale, s’attache à la combinaison des textes et des phrases, aux mots employés et jusqu’aux aux lettres elles-mêmes (via la gématrie [****]).

La démonstration que développe l’article d’Antoine Nouis s’inscrit naturellement dans ce questionnement. Les commentaires qu’elle a suscités témoignent de ce qu’elle a de captivant et de stimulant [*****]. Le péché premier y devient bonne nouvelle, celle de l’appel à venir à une unification intérieure de chaque créature, et sa punition s’accompagne du don des tuniques de lumière en signe de bénédiction de l’humanité pour les défis qui l’attendent et dans sa participation à l’œuvre de création. Mais le plus décisif ne réside-t-il pas dans l’idée que le concept de péché premier porte en lui que « la réconciliation est à venir », réconciliation qui est la lumière du péché et qui vaut promesse d’une guérison du mal - i.e. d’un achèvement de la Création ? Promesse qui ramène à la personne de Judas : pour se demander, par delà à la genèse qu’on attribue au mal qui le dirige, si dans son crime ce qui peut se concevoir d’irrémissible - et pour autant que rien soit jamais irrémissible - n’est pas qu’il a trahi et monnayé le Messie mais qu’en allant se pendre, en ne se fiant pas à son repentir, il avait perdu l’espérance de la réconciliation.

Didier LEUWEN  -  22 AOUT 2015. 

Publié par "penserlasubversiondans "collection LUMENA".


[*] Interprétation qui dépasse le concept de deux Alliances - lequel laisse entendre qu’il existerait entre elles une distinction fondamentalement séparative, alors que l’ordre de la transcendance n’a aucune raison d’être binaire …. N’est-on pas dans une représentation mieux appropriée, et d’abord parce qu’elle libère de toute chronologie (la mesure du temps est également une dimension propre au seul entendement humain), en concevant la cohabitation de la mère-Israël et du (des) disciple(s) du Christ sous la figure de deux familles d’instruments qui se répondent dans la même exécution orchestrale ?
[**] Insister ici sur cette victoire sur la mort du Fils de l’Homme étant aussi une façon de défendre de nouveau l’idée qu’une ‘’résurrection’’ du Fils de Dieu n’aurait aucun sens. Cf. à ce propos l’article de René Guyon « Cesse de me toucher ! » et les commentaires auxquels il a donné lieu.
[***] Voir « Comment le peuple juif fut inventé » (Fayard, 2008) et « Comment la terre d’Israël fut inventée » (Flammarion, 2012).
[*****] En particulier par l’image de « faille originelle » que Philippe LECOQ apporte à la représentation de la source et de la nature du mal.
[****] Cf. in Garrigues et Sentiers l’article « Déchiffrons les lettres hébraïques » (note de G&S).