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samedi 25 octobre 2014

NOUVELLE LETTRE A UN AMI COMMUNISTE SUR UN CONTRE-MODÈLE  D'ÉCONOMIE  ET  DE  SOCIÉTÉ    (24 10 2014).

Autant dire que j'aime pas l'entreprise, que j'aime pas le business… on ne se refait pas !

par Martin AVAUGOUR

Cher ami et citoyen,

Je reviens sur ton message du 20 octobre.

"La question de l'écriture est au centre de cette difficulté [: le manque de réflexion collective des acteurs du mouvement syndical et associatif qui (...) chutent devant l'exercice de mise en forme précise des revendications ... ]".

Tu mets bien le doigt sur un facteur essentiel, et je suis particulièrement heureux que nos diagnostics se rejoignent à ce sujet.

Oui, il est évidemment capital qu'une pensée politique se construise face à la société de marché qui emporte tout devant elle ; une pensée politique qui exprime pour notre temps ce qu'est le projet socialiste, la vision d'une société rebâtie de fond en comble conformément à l'idéal socialiste.

Idéal qui est identique à ce qu'il était à l'origine (n'en déplaise à ceux qui font de son reniement une preuve éminente de modernité).

Si l'ambition et l'espoir sont les mêmes - une société sans classes, l'abolition de l'exploitation de l'homme par l'homme, l'appropriation collective des grands moyens de production au service de la réalisation du bien commun ...), les traits du monde nouveau que le socialisme a toujours aspiré à construire (et c'est par l'adhésion à ce projet, et seulement par elle, qu'on peut se dire socialiste) sont évidemment à réinventer en opposition radicale avec les malfaisances et les injustices qui caractérisent le temps présent et dont la réaction néo libérale ne cesse depuis trois décennies d'étendre et d'approfondir les effets.

Cela passe bien sûr par la conception d'une nouvelle économie. Plus j'avance en réflexion et plus je suis convaincu que le double enjeu au regard duquel l'élaboration de ce modèle économique doit se penser tient en ceci : d'une part, dessiner l'architecture de la production et de la diffusion des biens et services en se référant à l'idée maîtresse du socialisme - créer les richesses utiles à tous et les mettre à la disposition de tous sur les trois critères de l'intérêt général, de l'égale répartition, et de l'élévation individuelle et collective du niveau d'éducation, de culture et donc d'humanité ; et d'autre part, conformer la nature et les modes de production et de consommation à l'exigence de développement durable, autrement dit au respect des impératifs environnementaux.

Cette convergence, ou plutôt cette interdépendance, entre le projet socialiste, son dessein philosophique et ses objectifs historiques, et l'imagination (ou la réinvention) d'un mode de croissance des sociétés humaines intégrant pleinement la réflexion et a dimension écologiques, peut fonder une nouvelle alliance du camp du progrès - au sens que la gauche républicaine a toujours donné à ce mot.

Pour le socialisme, dans la longue durée, ce sera là renouer avec l'une de ses filiations en ce que la maîtrise du défi environnemental relève bien de son ambition originelle de refaçonner le monde en le configurant pour que l'humanité y trouve sa juste et meilleure place. J'entends par là que l'adjonction de l'objectif du développement durable à la programmatique socialiste n'est que la réciproque naturelle de cette ambition.

Pour le courants écologiste, il ne peut - il ne devrait pas - y avoir de doute sur le fait que le capitalisme est par essence prédateur et qu'il ne saurait y avoir de conciliation, pas même de compromis, entre l’appétit effréné de profit qui est son moteur et sa raison d'être et la prise en compte des risques de catastrophes environnementales que l'exploitation sans limite ni raison qu'il inflige à la planète, de même nature que celle qu'il a toujours fait subir aux hommes qui travaillent pour lui, entraîne avec elle.

Ni de doute sur ce que la même compulsion d'enrichissement sans limite des plus riches noue le lien entre catastrophes environnementales et catastrophes sanitaires, celles-ci étant déjà aussi avérées et aussi sûrement prévisibles pour leurs dommages futurs que les premières.
Il y a là la matière à une immense convention des idées, des débats, des propositions.

L'obstacle idéologique à surmonter, à dépasser dans une synthèse qui projette des concepts suffisamment imaginatifs pour transcender les séparatismes culturels actuels, réside dans l'attachement au productivisme sur lequel s'opposent la gauche socialiste, dont c'est l'un des marqueurs (en ce que l'obligation était au départ, et pour longtemps, de faire disparaître les pénuries de toutes sortes qui accablaient les classes pauvres) et la gauche écologique trop portée à concevoir des changements immédiats dans les modes de travail et de consommation, et à ne pas donner le temps au temps d'appréhender et de se représenter ce qui leur confère leur fonction de régulation économique et sociale, et qui en fait un socle auquel on ne peut en substituer d'un coup un autre (au reste encore à inventer).

Je pense que la difficulté sera enfin de compte levée. Et que toute la partie de l'opinion qui se reconnaît dans l'anticapitalisme et dans l'attente de la construction d'un autre type de société, juste, égalitaire et solidaire, peut trouver dans l'idéal socialiste enrichi et actualisé par l'apport qu'est en mesure de lui faire l'aspiration à un développement écologiquement compatible, le projet mobilisateur d'une nouvelle économie à mettre en place au sein d'une démocratie authentique.

C'est là que j'en viens de plus près, par un très long détour, à ton observation que j'ai relevée en commençant.

Ce n'est pas tout d'avoir un corpus d'idées pertinent, convaincant et portant réponses aux angoisses et aux périls du moment.

Corpus auquel, au demeurant, les concepteurs et contributeurs en puissance ne manquent certainement pas.

Philosophes, économistes, sociologues de tout premier plan (et nombre d’entre eux enseignent dans les plus prestigieuses universités américaines !) ont déjà alimenté une somme critique qui déconstruit le catéchisme économique qui est asséné à un public traité par les médias comme des oies au gavage. Le dogme de la bienfaisante concurrence, le culte de la main invisible du marché à laquelle il est enjoint à chacun d’abandonner sa liberté et son jugement, prêchés jour après jour par la même phalange d’idéologues de l’économie libérale, d’experts auto proclamés, et de chroniqueurs et d’éditorialistes appartenant aux grands titres possédés par les grands intérêts, en sortent au minimum considérablement affaiblis et exposés à être enfin efficacement battus en brèche.

Le contre-modèle au système capitaliste, et à la dérive ultra financiarisée dans laquelle ce dernier est tombé, est en fait déjà largement conçu. Ses grandes lignes n’attendent plus que d’être précisément dessinées et déclinées en points de passage intermédiaires, ses objectifs d’être distinctement affichés, et le parcours politique qu’il a parcourir d’être suffisamment fléché.

Les formes existantes d’économie sociale et solidaire, les initiatives d’échanges équitables et de développement écologiquement responsable, les expériences de plus en plus nombreuses de mise ‘’en commun’’ (pour aller du plus prosaïque au plus radicalement novateur, du co voiturage et de la réinvention des trocs en tous genres jusqu’au partage de sites et d’outils de fabrication numérique en 3 D) qui confère au communisme, en tant que philosophie sociétale, une modernité qu’il n’a probablement jamais pu revendiquer à ce point, sont autant de points de départ et d’inspirations pour la conception d’une nouvelle économie appelée à se substituer à un capitalisme dont les excès révèlent qu’il est à bout de souffle et au terme de son temps historique.
Encore faut-il que le corpus de cette nouvelle économie soit soutenu et défendu. C'est à dire qu'il soit porté par un verbe. Non pas par un tribun, mais par un discours qui à la fois en fasse la pédagogie et lui imprime sa force de conviction.

Car il s'agit bien de convaincre et de mobiliser dans une commune espérance pour opposer un contre-projet à la religion du tout-marché que les porte-voix du néolibéralisme, qui ont aujourd'hui le quasi monopole de l'expression dans les grands médias, présentent comme détentrice de la vérité unique face à laquelle il n'est pas d'autre choix possible que d'adhérer - cf. le « il n’y a pas d’alternative » de Mme Thatcher. Parce qu'elle serait la pensée même de la modernité et le passage obligé vers celle-ci. 

Et de démontrer à cette fraction en redoutable expansion de l'électorat qui ne voit plus d'autre recours contre un système économique qui la précarise, la paupérise et la marginalise que de s'en remettre, pour manifester sa frustration et sa rage, à une extrême-droite qui a su confisquer à son profit la fonction tribunicienne, qu'il est une autre voix fondée sur la raison et sur la l’aspiration à la dignité humaine, et capable de restaurer pleinement les valeurs perdues de la république.

Toute l'histoire du XXème siècle atteste de la difficulté presque décourageante que comporte cette entreprise de reconquête du terrain concédé à l'extrême-droite une fois que celle-ci a commencé à prospérer sur le terrain de la démoralisation sociale. Plus le discours est simpliste, xénophobe, nourri des haines et des fantasmes dont les diverses formes de fascisme composent leur fond de commerce, et plus sa démolition, pour argumentée qu'elle soit, devient problématique dès lors qu'un certain stade d'imprégnation du corps social a été atteint, que les métastases de l'immonde se sont massivement étendues.

Or, on est bien, à mon sens, devant ce double défi. Déconstruire la doxa néolibérale et démonétiser l’argumentaire de l’extrême-droite.

Et le verbe ne peut y répondre que s'il s'appuie d'abord sur la force des mots, des paroles et des écrits.

Au-delà de l’exemple par excellence qu’est à jamais Jaurès, auraient-ils, tant Charles de Gaulle que François Mitterrand, incarné l'espoir qu'ils ont porté à un moment de l'Histoire, s'ils n'avaient su faire passer le souffle de l'espérance qui anime et qui soutient, et s'il leur avait manqué la capacité d'imprimer à leur discours la puissance de conviction qui fournit à un combat politique les moyens d'une frappe décisive ?

Mais ni l'un ni l'autre n'avaient à compter avec cette entrave, que tu soulignes si justement, qui découle de la "culture du flash et de l'émotif".
Et dont il résulte une extrême difficulté à mener un travail de persuasion (je crois que j'ai parlé plus haut de pédagogie), puisqu’il faut déjà conquérir et retenir l'attention des citoyens auxquels on s’adresse - une attention, devenue de plus en plus difficilement mobilisable, qui en est la condition nécessaire.

Il est tentant à cet égard d’opposer deux révolutions techniques capitales séparées de plusieurs siècles : celle de l’imprimerie qui a donné un formidable élan à l’esprit de libre examen, et avec lui à la modernité dont nous sommes les héritiers directs, et la révolution numérique, qui certes offre une formidable ouverture à la connaissance à travers les ressources documentaires que pour la première fois dans l’histoire humaine, elle rend accessibles à tous, mais qui tend à entraîner un amenuisement, voire un déficit croissant des capacités d’attention dans les sociétés contemporaines
Sociétés où l’usage du courrier électronique, et plus encore des sms, et bien plus encore des tweets, expose à la fois, et corrélativement, à une dislocation du langage écrit et à ce mélange débilitant pour l’intelligence des événements et des faits que composent l’addiction à l’information immédiate, l’automatisme de l’instantanéité dans la réaction individuelle et une espèce d'atrophie de l’attention et de la concentration, et donc de la réflexion.

Il ne s’agit naturellement pas là de dénoncer de mauvais outils, mais l’usage pernicieux qui en est fait. Et qui découle, ce n’est pas pour surprendre, au moins pour l’essentiel, de la marchandisation à laquelle ils donnent lieu.

Et qui obéit à une intention de même type que celle qui a été appliquée à la télévision commerciale et dont rend compte l’aveu, parfaitement cynique, qu’en ont fait ses ‘’opérateurs’’ quand ils se flattaient d’être là pour vendre du temps de cerveau à Coca-Cola.
Ou comment un incomparable instrument d’information et de diffusion de la culture, tel qu’était la télévision, est devenu ce qu’il est sur la plus grande étendue de l’offre de chaînes.
Je ne conclurai pas sur une note pessimiste.

Plus la contrainte est forte de réunir les chances d’être entendus, et plus l’exigence est grande de proposer un contre-modèle d’économie et de société qui soit solidement étayé, puissamment novateur, et soutenu par un plaidoyer convaincant.

La barre est de ce point de vue placée bien plus haut qu’elle ne l’était au temps du Front Populaire ou au temps du Programme commun.

Et oui, tu as donc bien raison : l’ardente obligation où nous sommes, où se trouve la gauche socialiste (toutes familles du socialisme mêlées), est bien de faire émerger «  une reprise de l'intérêt pour la vie politique et citoyenne par le milieu populaire, tel qu'il est aujourd'hui, et sans lequel les cadres politiques actuels ne pourront assister qu'impuissants à la conjonction entre l'abstention massive d'un côté et la tentation totalitaire de l'autre ».

L’Histoire doit certainement (et peut-être cela paraîtra-t-il un peu paradoxal) occuper une place majeure dans la pédagogie d’une nouvelle société, déjà en ce qu’elle dément mieux que bien des raisonnements les fausses vérités à abattre.

J’en donnerai deux exemples à la marge de ma démonstration.

L’un pour démentir que la bataille des idées se gagne avec des éléments de langage fournis clés en mains par des ‘’communicants’’.

Ainsi, lors d’une campagne électorale dans sa circonscription de l’Aude, et après avoir prononcé une allocution dans une réunion publique, Léon Blum fut-il abordé par l’un de ses auditeurs (vigneron de son état, je crois) qui le remercia d’avoir prononcé un très beau discours
Et qui ajouta : « Citoyen Blum, je n’ai pas compris tout ce que vous avez dit, mais c’est bien que vous ayez parlé comme si nous pouvions tout comprendre ».

Quand elle m’a été rapportée, il y a quelques lustres de cela, l’anecdote m’avait beaucoup frappé et j’’y repense souvent depuis, au long des années, comme une illustration de ce qu’est la dignité de la vie publique et du respect dû par un homme politique républicain à ses concitoyens.

L’autre parce qu’il s’y trouve la matière pour mettre l’actuel Premier ministre en face des contre-vérités qu’il assène avec un aplomb si remarquable - encore que celui-ci soit partagé par l’ensemble des hommes de pouvoir qui attendent tout de leur bonne pratique des médias et du renfort des communicants susvisés.

Ainsi, dans cet interview à ‘’L’Obs’’ qui vient de faire quelque bruit, Manuel Valls s’est-il réclamé de Pierre Mendès France - entre autres cautions (je passe Jaurès et Blum, car depuis que Nicolas Sarkozy s’en est lui-même réclamé, cette fausse monnaie intellectuelle est devenue trop facilement repérable pour être un problème digne d’attention).

Parrainage que les tenants de la deuxième gauche doivent tenir pour une figure imposée, capable de les dédouaner du grand écart idéologique qui, devenu un dérapage, les a fait tout simplement basculer à droite …

On rappellera donc à ce Premier ministre qui aime tant les entreprises et le business, et pour qui toute réserve sur le bien fondé et les mérites de l’économe de marché est le symptôme inquiétant d’un passéisme induré, que Pierre Mendès France n’a pas voté le traité de Rome, et que dans le débat sur son adoption, il a reproché aux partisans du Marché Commun de croire ‘’que la concurrence réglait tous les problèmes’’ (je cite quasi mot pour mot), ce en quoi il voyait, lui Mendès France, un attachement très passéiste, pour ne pas dire archaïque, à une économie politique d’un autre temps.

En avant donc dans le combat des idées !

Nous y serons, cher ami et citoyen, pour le principal, côte à côte.

Salut et fraternité.

Et bien amicalement.

Martin AVAUGOUR

et en guise d'ADDENDUM ...
DE :NOUVEL OBS @

’François Hollande l'a confirmé : lors du deuxième "conseil stratégique de l'attractivité" qui se tenait dimanche 19 octobre à l'Elysée, le chef de l'Etat a annoncé la suppression de la peine de prison en cas de manquement aux obligations d’information des représentants des salariés. Cette peine figure dans le Code du travail.

‘’Les grands patrons étrangers ont régulièrement dit leur inquiétude face à ce risque pénal, même si dans les faits, cette peine de prison n’est que très exceptionnellement prononcée’’.

Je ne suis pas du tout partisan de la prison, en tout cas dans sa forme présente qui est une indignité  (« la honte de la République ») et pour la très grand majorité des cas où cette peine est prononcée.

Mais s’agissant de certains patrons …

Je céderai presque à la tentation de détourner un proverbe, au demeurant détestable sur le fond, et de me dire « Mets ton patron en prison, si tu ne sais pas pourquoi, lui il le sait ».

Sérieusement, quelle sera la prochaine exigence de M. Gattaz, ou de ses collègues étrangers, à laquelle ce gouvernement va s’empresser de céder ?

La suppression des comités d’entreprise, celle des délégués syndicaux ?

La disparition des CHS-CT ?

L’effacement des subventions patronales obligatoires pour les institutions sociales, l’annulation des crédits d’heures des représentants du personnel ?

Autant d’entraves à la rentabilité, de freins à la compétitivité, et autant d’empêcheurs de diriger entre soi (entre possédants) qui affectent si dommageablement la tranquillité d’esprit du patronat.

J’ai été directement associé au fonctionnement du CHS de mon entreprise (publique) pendant plus de dix années, sur deux périodes : je tire une certaine fierté, ou plutôt une fierté certaine, d’être parvenu à le faire fonctionner scrupuleusement dans l’esprit de la loi et d’avoir contribué à ce qu’il soit une institution efficace, répondant à toutes ses missions.

Mais je sais aussi que c’est à partir du moment où des magistrats ont envoyé des patrons en prison (dans les années 70) en les tenant pour pénalement responsables d’accidents du travail, du fait de leur négligence ou de leur obstruction à la mise en œuvre de dispositions de sécurité obligatoires, que la sensibilité à la sécurité du travail a commencé à être vraiment partagée dans les directions d’entreprise.

Je venais après cette époque là, et mon entreprise avait alors une direction assez irréprochable sur la sécurité du travail, mais aux niveaux intermédiaires, ingénieurs et chefs de service, cette sensibilité acquise sous la peur de la paille humide des cachots m’a quelque fois été d’une aide bien utile.

Re amicalement.